Le Dernier tigre rouge

Le Dernier tigre rouge – Jérémie Guez en Poche 10/18 (240 p)

 

Le dernier tigre rouge

 

Mars 1946 à Hanoi. Le général Leclerc revient, après les noires années de collaboration et d’occupation japonaise. Depuis le balcon du Palais du gouverneur, il salue la foule venue l’acclamer. « Avec lui, c’était la France qui revenait chez elle ».

 

Palais du gouverneur
Le Palais du gouverneur de l’Indochine à Hanoi devenu la résidence du Président de la République vietnamienne

 

Pourtant, d’un autre balcon plus modeste, celui d’une maison de la vieille ville, Hô Chi Minh avait déclaré l’Indépendance du Vietnam, le 2 septembre 1945.

En ce jour de mars 46, le narrateur imagine un « homme de petite taille, observant le spectacle, un sourire amer aux lèvres ». Lors de leur précédente rencontre à Haiphong, « il avait lu du mépris dans les yeux du général français. Celui d’un Blanc envers un Jaune, d’un noble envers un paysan, un vulgaire serf qui avait cru accueillir l’alter ego. »

 

Ho Chi Minh en 1946
Ho Chi Minh en 1946

Le général Vo Nguyen Giap (mort en 2013, à l’âge de 102 ans) est prêt au combat.
Le Viêt-Minh se prépare, à la frontière entre la Chine et le Tonkin, du côté de Cao Bang.
Le cadre historique planté, Jérémie Guez, cite la prédiction de Hô Chi Minh en forme de parabole : « Ce sera une guerre entre un tigre et un éléphant. Si jamais le tigre s’arrête, l’éléphant le transpercera de ses puissantes défenses. Seulement le tigre ne s’arrêtera pas. Il se tapit dans la jungle pendant le jour pour ne sortir que la nuit. Il s’élancera sur l’éléphant et lui arrachera le dos par grands lambeaux puis il disparaîtra à nouveau dans la jungle obscure. Et, lentement, l’éléphant mourra d’épuisement et d’hémorragie. Voilà ce que sera la guerre en Indochine. »
Dans les troupes françaises qui débarquent à Saigon, la Légion étrangère, composée d’anciens nazis, de résistants et de mercenaires du monde entier. Dans la Légion, le passé est effacé. Certains y voient un nouveau départ.
Le légionnaire Charles Bareuil qui débarque à Saigon est un personnage ambigu : ancien étudiant en philosophie, sorti vivant mais traumatisé des combats en Croatie.
« Je voulais aborder cette guerre par le prisme de ce personnage issu d’une minorité » explique Jérémy Guez. Les légionnaires avaient une vision idyllique de l’Indochine, celle d’un Eldorado aux paysages somptueux, aux femmes graciles et faciles.
Bareuil est différent: il veut se rattraper de son engagement tardif contre les Allemands lors de la Seconde Guerre mondiale dans laquelle il a tout perdu. Il est aussi devenu inapte à la vie civile, à la société qu’il ne comprend plus. Son engagement est une fuite.
Tireur d’élite, Charles Bareuil se retrouve en première ligne, confronté à un tireur d’élite du Vietminh…aux cheveux blonds ! S’engage un jeu mortel entre les deux Européens. Qui est cet homme blond engagé aux côtés de « l’ennemi » ?
C’est la question que se pose Bareuil et le lecteur de ce roman qui se situe à la croisée de plusieurs genres : roman historique et psychologique, roman noir et roman policier.
Bareuil enquête sur celui que ses compagnons viets appellent « Ong Cop », Monsieur Tigre. Jusqu’à l’obsession ! Il apprend que le Ong Cop s’appelle Joseph Botvinnik, que c’est un Français qui a épousé la cause des rebelles après un itinéraire semblable au sien. Comment, pourquoi ont-ils pris de voies antagonistes ?
Jérémie Guez avoue avoir pris plaisir à marquer les contradictions et les ressemblances de ces deux hommes sortis traumatisés du conflit mondial. Deux antihéros embarqués dans la longue guerre d’Indochine.
La grande histoire vue à travers la petite, c’est passionnant et très réussi.
Un roman qui fait écho à la vraie vie d’Albert Clavier, racontée dans De l’Indochine coloniale au Vietnam libre. Je ne regrette rien. (A lire sur notre site)

 

Des vétérans à Dien Bien Phu en 2012
Des vétérans à Dien Bien Phu en 2012

 

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