Le Livre du sel de Monique Truong

Le Livre du sel de Monique Truong, née à Saigon en 1968

 

Roman paru en 2003 et traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marc Amfreville, publié chez Payot-Rivages en 2007, 362p.

 

Jaquette livre du sel

 

«  En une révélation graduelle de sa véritable identité, je commençais à comprendre la qualité qui sépare la fleur de sel du sel de mer commun qui m’attendait dans la plupart des cuisines françaises. Il y a un mouvement, un flux puis un reflux, au cours duquel sa salinité se révèle, s’épaissit puis disparaît. Quelque chose comme un baiser qui se forme dans la bouche. » p.141

Ce roman convient aux amoureux de l’art culinaire mais aussi aux curieux des autres cultures, aux curieux des autres, tout court.

 

Fleur de sel
Fleur de sel

 

Paris 1929, 27 rue de Fleurus. Gertrude Stein et son amie-amante-gouvernante, Alice Toklas, ont besoin d’un cuisinier car elles reçoivent souvent, des artistes, des intellectuels… et apprécient la bonne chère.

 

Gertrude Stein (1874-1946) et Alice B. Toklas (1877-1967)
Gertrude Stein (1874-1946) et Alice B. Toklas (1877-1967)

 

Binh est embauché et nous fait pénétrer l’univers de ces deux femmes hors-normes, « Mes Mesdames » selon son expression. Leurs habitudes de couple, leurs goûts culinaires, leurs préjugés, leurs relations mondaines et les thés hebdomadaires dont Binh est l’officiant.

Monique Truong adopte le point de vue de Binh – narrateur-personnage- pour nous faire partager l’étonnement de la rencontre entre deux mondes si éloignés : celui de l’immigrant indochinois, pauvre, seul et celui de femmes aisées et cultivées.

Pourtant des liens se tissent entre les êtres qui partagent le même amour de la cuisine et les mêmes goûts homosexuels.

Binh a appris la cuisine chez le gouverneur français de Saigon, c’est aussi là qu’il a découvert son goût pour les hommes. Binh est subtil, raffiné ; il s’adapte à merveille dans l’univers anticonformiste de ses « Mesdames ». Il sait conserver son indépendance, sa vie privée.

De sa mémoire ressurgissent des scènes du passé à Saigon :

« L’erreur de Blériot était facile à commettre. Madame la commettait sans arrêt. Au début, elle croyait même que tout le personnel des cuisines venait des mêmes entrailles parce que tout le monde appelait « Frère » le sous-chef Minh. La secrétaire de Madame dut lui expliquer que « Anh » était utilisé par le personnel à titre honorifique et que seul le petit marmiton était le véritable frère du sous-chef. […] Quant à Blériot, je ne pouvais sincèrement pas lui en vouloir. Comment aurait-il pu soupçonner autre chose qu’un lien familial alors qu’il avait vu de ses yeux les trois garçons manger dans le même bol ? Il n’avait pas encore vécu à Saigon

assez longtemps pour comprendre que la pauvreté peut réduire un geste intime à un acte dégradant. Que sur ce marché, manger dans le même bol, c’était comme pisser dans le même pot. Ce n’était pas un problème, surtout si on passait le premier. » p.174

 

marche-a-saigon

 

«  Quand j’ai quitté la maison, ma mère était depuis vingt-cinq ans catholique en théorie mais pas en pratique. Les gouttes d’eau sacrée touchèrent son front le jour de son mariage, après quoi on lui dit d’ouvrir la bouche pour recevoir la Sainte Hostie, qui lui parut sèche et fade sur la langue. Ces catholiques sont de piètres cuisiniers, se rappelait-elle avoir pensé. » p.278

 

La cathédrale de Saigon, aujourd’hui Ho-Chi-Minh-Ville
La cathédrale de Saigon, aujourd’hui Ho-Chi-Minh-Ville

Un roman étonnant, élégant mais sans préciosité, qui donne à voir, par les yeux du cuisinier – un être hors du commun – la vie intime et sociale de deux femmes – hors du commun -.

 

Binh témoigne de sa vie passé à Saigon, du voyage vers la France, du statut et des conditions de vie de l’Indochinois dans la colonie et en métropole, des préjugés et des valeurs sociales et familiales. Les pages évoquant le passé alternent avec les scènes de la vie des deux intellectuelles, gastronomes et aventureuses dans le Paris de la fin des années folles.

Une bonne surprise !

 

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