L’Embarcadère des femmes sans mari

L’Embarcadère des femmes sans mari de Duong Huong, né en 1949

Roman publié au Vietnam en 1990, traduit en français en 2002 et préfacé par Cam-Thi Doan Poisson et Emmanuel Poisson.
Editions de l’Aube, 224 pages

 

Jaquette l'embarcadère des femmes sans mari

 

Le retour du guerrier sur fond de réforme agraire – 1954-1955
« Sur la digue, Nguyên Van souleva son ballot, déboutonna sa chemise, puis regarda le village de Dông. Face à la maison communale, le manguier au feuillage vert foncé se détachait, immense sur le ciel de l’après-midi. »
Vietnam du Nord. Dien Bien Phû est tombé. Nguyên Van est de retour au village, la poitrine chargée de médailles, après la victoire contre les Français. Il se rend au comité populaire présidé par Dôt, l’ancien « pêcheur à la nasse ». La Réforme agraire (1953-1955) a modifié la hiérarchie sociale et attisé les rivalités séculaires entre les deux clans du village, les Nguyen et les Vu. Van annonce à Nhân, de la lignée des Vu, la mort de son mari. La voilà veuve avec trois enfants à élever : deux garçons et une petite fille, Hanh.
Dénonciations, spoliations, exécutions créent un climat étouffant à Dông comme dans les autres villages. Il suffit de peu pour être emprisonné ou exécuté. Nguyên Van, devenu chef de la milice, fait régner l’ordre, traque les réactionnaires. Les fils de son cousin Xung sont accusés d’avoir posé des mines à l’écluse de Linh et sont condamnés à mort comme espions.

 

Célébration du culte des ancêtres
Célébration du culte des ancêtres

 

Au même moment, le temple familial des Nguyen est incendié. Sacrilège, car c’est le sanctuaire où l’on célèbre le culte des ancêtres !

Dans ce climat de violence, deux enfants du village s’aiment, mais ils appartiennent aux deux clans ennemis : Hanh est une Vu et Nghia le futur chef du clan Nguyên. Tout mariage entre eux est donc interdit. « Pourquoi doit-on s’aimer tout le temps en cachette, demande Hanh  ? »
Roméo et Juliette au Tonkin.

 

Pêcheuse à la nasse
Pêcheuse à la nasse

 

Courte accalmie
Une dizaine d’années plus tard, bravant le refus des deux familles, Hanh et Nghia se marient. Ils sont contraints de s’aimer dehors, au bord de la rivière, car Hanh continue à vivre chez sa mère et Nghia chez ses parents. Ainsi les apparences sont sauves.
« Telle une main invisible, les caresses du vent et de l’eau effaçaient les peines et les soucis. L’eau fraîche de l’embarcadère de l’Amour était si sensuelle que les jeunes couples s’y baignaient la nuit à la dérobée, oubliant toutes les histoires de tortues, d’ophidiens ou de fantômes. »

 

Une solitude démesurée

Mais la guerre contre les Américains éclate

tous les jeunes gens du village s’engagent dans l’armée du Nord-Vietnam. Peu après le départ de Nghia, son père, le chef de la lignée des Nguyen meurt. Hanh va s’installer chez sa belle-mère pour veiller sur elle. Au village, ne restent que les vieux, les femmes, les enfants et les handicapés. Aux attaques aériennes, aux privations s’ajoutent l’angoisse d’apprendre la mort du père, du fils du frère, du mari. Les frustrations affectives et sexuelles rendent la vie plus difficile encore : l’une trompe son mari boiteux avec un bel artilleur, l’autre refuse d’épouser le beau garçon rentré du combat défiguré malgré la pression villageoise, Hanh reste fidèle à son mari, non sans douleur.

 

Une solitude démesurée
Une solitude démesurée

 

« Un embarcadère désert. Une solitude démesurée. Un certain regret… Sa jeunesse et les moments de jouissance avec Nghia revinrent soudain à l’esprit de Hanh. Son cœur vibra pour s’élancer dans la quête éperdue des plaisirs imaginaires. Hanh se jeta dans cette eau pleine de fraîcheur et de lumière dorée. Son corps, depuis longtemps délaissé, s’enivra de nouvelles voluptés. Elle s’agite, se débattit dans son envie de faire l’amour avec l’eau. » p.164
Nhân, la mère de Hanh exprime son désir à Van, l’homme intègre qui la repousse. Ses deux fils meurent au combat. On reste sans nouvelle de Nghia.

 

Dix ans plus tard, la paix revient
Enfin, un jour, le 30 avril 1975, le haut-parleur du village annonce la chute de Saigon. « C’est la paix ! Le Sud est libéré ! »
Nghia revient en héros, la poitrine encore plus décorée que celle de son oncle Van et avec le grade de commandant. Son entrée dans le village, en jeep avec chauffeur, impressionne.
« Pour Hanh ces dix années s’étaient écoulées à la fois lentement et vite, et elle avait l’impression d’être restée jeune mariée. Depuis son expérience cauchemardesque, elle n’osait plus se baigner seule dans la rivière, et proposait à Dâu de l’accompagner. Le retour de Nghia fut cette nuit-là une deuxième nuit de noces pour le couple. » p.178

 

Maison traditionnelle de l’ethnie viet
Maison traditionnelle de l’ethnie viet

 

Le jeune couple peut enfin vivre ensemble dans la maison des Nguyen. Leur amour est resté vif. Les années ont attisé, chez Nghia, le désir d’enfant. Le commandant projette de faire construire une maison à deux étages, la première du village. Il fait des allers-retours entre son affectation à Lang Son et Thai Binh où l’attend Hanh. Mais la grossesse se fait attendre. Hanh est montrée du doigt. Nghia commence à douter de la « capacité » de Hanh à assurer la lignée des Nguyen. D’ailleurs par son comportement n’a-t-elle pas indisposé les ancêtres ?
Divorce, séparation… rebondissements.

 

● Duong Huong nous embarque dans un récit féministe et sociologique qui rend compte des mentalités et des mœurs dans les années 1950-1980.
Précisons-le, Duong Huong est un homme, car son point de vue est celui des jeunes femmes, restées seules au village, sans hommes jeunes ou valides. Animées par la pulsion de vie, elles travaillent, attendent, souffrent, s’entraident, trompent comme elles le peuvent leur désir d’amour et de caresses. Amours forcément interdites : adultère, liaisons hors mariage, jeux érotiques avec la rivière, avec la lune dont « le visage spectral s’abaisse, effleure le sien. » La folie guette près de l’embarcadère des femmes sans mari. Le leitmotiv du bain dans la rivière, de l’eau qui caresse les corps nus, traduit les frustrations des jeunes femmes guettées par la folie.

 

Baie d'Halong terrestre

 

D’autant que les familles et le comité populaire exercent une forte pression sur les individus.
Dans le Vietnam rural, le poids des tabous et des traditions est extrême : le culte des ancêtres est sacré, les ancêtres sont présents au milieu des vivants dont le sort dépend. Les malédictions héréditaires voisinent avec le respect dû au héros rentré de la guerre et qui mérite une femme même s’il est défiguré.
Lorsque la paix est revenue, gare à la femme stérile qui ne peut assurer la lignée ! On retrouve la même situation que dans Singue Sabour d’Atiq Rahimi, couronné par le prix Goncourt en 2008 et adapté au cinéma. Comment être enceinte d’un mari stérile sans lui faire perdre la face ? La femme vietnamienne est contrainte au même subterfuge que la femme afghane.
Le lecteur, la lectrice, transportée au cœur du village découvre aussi les coutumes ordinaires et les règles liées aux soubresauts de l’histoire mouvementée du Vietnam entre 1954 et les années 80. Réforme agraire et « liquidation du féodalisme », chasse aux « réactionnaires ennemis du peuple »

 

L’Embarcadère des femmes sans mari est un roman de l’arrière, qui tourne le dos aux clichés et nous fait sentir la complexité des pensées et des sentiments des femmes et des hommes pris dans la tourmente.

 

Embarcadère à Tam Coc, la baie d’Ha Long terrestre
Embarcadère à Tam Coc,
la baie d’Ha Long terrestre

 

Le récit est rapide. Ses quatre parties sont coupées d’ellipses qui accélèrent le temps et nous entraînent aux côtés de Hanh et Nhgia, Van et Nhân, le vieux Xung… qui prennent progressivement des contours et une épaisseur tels que nous aurons peine à les quitter. La plume est sobre et étonnamment sensuelle, par moments. Ce qui est assez rare dans la littérature vietnamienne.

 

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