Les Paradis aveugles de Duong Thu Huong

Les Paradis aveugles de Duong Thu Huong née en 1947

 

Jacquette : Les Paradis aveuglesRoman publié au Vietnam en 1988 et traduit en français en 1991par Phan Huy Duong. Préface de Michèle Manceaux. Editions Des femmes, 390 pages.

 

Deux lieux, deux époques ne cessent de s’entrecroiser dans un récit faussement linéaire dont le fil conducteur est Hang, jeune Vietnamienne travaillant dans une usine quelque part en URSS, dans les années 1980.

Hang reçoit un télégramme de son oncle Chinh, cadre du parti communiste vietnamien de passage à Moscou : « Gravement malade. Viens immédiatement. »

Cette visite ne semble pas l’emballer : que lui veut l’oncle maternel ? Quelles nouvelles du pays lui apporte-t-il ?

Le long voyage en train, en hiver, est troué de retours en arrière d’où émergent des pans de l’enfance et de l’adolescence de Hang.

La rencontre de son père et de sa mère au temps de la Réforme agraire des années 1953-55.

Le rôle joué par l’oncle Chinh lors de la confiscation des terres de sa famille paternelle.

La mort prématurée de son père et la pauvreté à laquelle sa mère va être réduite.

La campagne de Rectification des erreurs qui restituera les terres à leurs anciens propriétaires.

La tante Tam, femme énergique, sœur de son père, sa bonne fée…qui la nourrissait alors que sa propre mère n’avait comme obsession, malgré ses ressources très chiches, que de nourrir son frère Chinh et sa famille, dont la situation sociale s’était beaucoup dégradée après l’opulence de la période où il était cadre de la réforme agraire.

Le temps de la traversée de la Russie permet au lecteur de reconstituer la trame du destin tragique de cette famille pendant une trentaine d’années, de mesurer l’écart entre les discours et la réalité…qui conduira Hang à interrompre ses études, à s’exiler pour manger à sa faim et à faire vivre sa mère restée à Hanoï, amputée d’une jambe.

 

Traversée de la Russie
Traversée de la Russie

 

Deuxième télégramme, à peine rentrée de Moscou, à 40 pages de la fin : « Hang rentre immédiatement, tante Tam se meurt. »

 

Hang rentre au pays, retrouve sa mère…et la même impossibilité à communiquer : celle-ci n’a qu’une question à lui poser, au sujet de son frère Chinh…alors que Hang attendait que sa mère se préoccupe de sa fille unique. Dès le lendemain, Hang se rend chez sa tante qui l’attend, elle avec impatience, dicte ses dernières volontés à son unique héritière : « Quand je serai morte, reste ici. »

Mais après les obsèques de sa tante et les cérémonies du 49e jour, Hang comprend qu’il lui faut s’affranchir, partir.

« Alors que la mémoire refuse de mourir. La monnaie de l’enfer n’a de valeur que sur le marché de l’existence. Que ma tante me pardonne. Je vendrai la maison. Il me faut partir. La volonté des morts se réalise avec des fleurs sur une tombe. Je ne gaspillerai pas ma vie à nourrir des fleurs fanées, des ténèbres, des fautes des errances passées. Je veux marcher vers mon avenir. »

 

Octobre 1953 – Un cadre explique la réforme agraire
Octobre 1953 – Un cadre
explique la réforme agraire

 

Comme pour les autres romans de Duong Thu Huong, fortement irrigués par les évènements vécus, la lecture devient une urgence. À peine embarqués, c’est bien le cas pour ce voyage initiatique en train, nous ne pouvons plus descendre, curieux et impatients de découvrir la véritable identité des protagonistes, que le narrateur nous révèle de façon fragmentaire. Car c’est au lecteur de reconstituer le puzzle qui définit chaque personnage façonné par les forces sociales à l’œuvre, plus ou moins capable de lucidité, plus ou moins apte à user de sa liberté. La tragédie passe ici par le poids de l’Histoire du Vietnam lors des années 1950-1980 conjugué à celui des traditions familiales ancestrales qui enjoignent à  « la sœur aînée » de nourrir « le petit frère », qui conduisent une femme dont la vie est brisée par la réforme agraire, à nourrir par tous les moyens celui qui a causé la mort de son mari et conduit sa fille à l’exil ! Doublement aliéné, l’individu en sort tantôt broyé, tantôt plus fort et déterminé à trouver sa voie vers le bonheur. C’est bien le message d’espoir que nous donne la décision ultime de Hang.

 

Cette œuvre a été adaptée au théâtre du Tarmac, au Parc de la Villette, dans une mise en scène de Gilles Dao, à l’automne 2006. Le metteur en scène, comédien et directeur artistique de la compagnie M-G Pessoa, s’est donné la mort dimanche 27 janvier 2008.

 

À lire sur theatreonline.com deux entretiens très intéressants : l’un avec le metteur en scène et l’autre avec la romancière qui s’explique notamment sur le titre de son œuvre. « Les paradis », c’est-à-dire « l’enfer car toutes les bonnes intentions conduisent à l’enfer. »

« Aveugles parce que la moitié de l’humanité est totalement aveugle. Comme le peuple vietnamien ! Je crois que la vie humaine est comme ça. »

Propos qui rappellent deux oeuvres du prix Nobel de littérature, José Saramago, écrivain portugais : L’Aveuglement (2000) et La Lucidité (2006). Dans le premier roman, les habitants d’une ville deviennent aveugles sauf une femme…puis recouvrent la vue après de tragiques péripéties. Dans le second, les habitants d’une capitale votent blanc à 70 % à une élection, et confirment leur choix à 83 % lors d’un deuxième tour destiné à corriger le premier !

Fables intemporelles, adaptables à tous les pays, sur la démocratie, le pouvoir, les paroles et les actes en politique, les rapports de force, la liberté…

 

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