Loin du Vietnam

Film réalisé par Chris Marker
Composé de séquences coréalisées par Jean-Luc Godard, Joris Ivens, William Klein, Claude Lelouch, Michèle Ray, Alain Resnais et Agnès Varda
116 mn – Sortie le 18 octobre 1967

 

 

La genèse du film

A la fin de l’année 1966, les manifestations s’intensifient contre la guerre du Vietnam aux Etats-Unis et en Europe. Chris Marker et plusieurs de ses amis décident de réaliser un film en solidarité avec la lutte du peuple vietnamien. Les différents tournages se déroulent au cours de l’année 1967 avec le soutien militant d’environ deux cents techniciens du cinéma bénévoles.
Chis Marker assume la coordination générale et le montage de cette œuvre collective composée de onze séquences dont les auteurs ne sont pas mentionnés.

 

Chris Marker

Chis Marker n’est pas un cinéaste étatsunien ou britannique comme son nom pourrait le laisser supposer. De son vrai nom Christian Bouche-Villeneuve, il est né en 1921 à Neuilly-sur-Seine. Dès les années 50, il réalise des documentaires de voyage qui reflètent sa sympathie profonde pour les révolutions visant à installer des régimes politiques socialistes : à Cuba, en Corée du Nord, au Chili ou au Vietnam. « Le désir de voir et de montrer le monde avec des perspectives inouïes va devenir le trait définitoire des activités de Chris Marker pendant les années 1950 et le début des années 1960, et il va ainsi établir sa réputation de globe-trotter invétéré avec une série de travaux basés sur les voyages dans les pays et les régions en transition.» Catherine Lupton dans sa monographie sur Marker
A la fin des années 1960, il approfondit son engagement politique et réfléchit à la place du cinéma dans une économie capitaliste, ainsi que sur son rôle idéologique.

 

Loin du Vietnam - Chris Marker

 

Un film choral et militant

Dès l’introduction, le projet politique est clairement formulé: sur des images de grues, de navires, d’avions, chargeant et déchargeant des munitions, le commentaire définit la guerre du Vietnam comme « une guerre de riches contre une guerre de pauvres, comme un effort démesuré pour bloquer toute guerre révolutionnaire et montrer que l’entreprise est vouée à l’échec. » Face à la débauche de moyens des riches Américains, des Vietnamiens désamorcent les « goyaves », noms donné aux bombes à fragmentation.

 

Première partie

1. Bomb Hanoï de Joris Ivens

– La vie à Hanoï sous les bombes

Des femmes fabriquent des abris personnels avec une « technique de pauvre » mais une riche inventivité. Ces abris sont enfoncés dans le sol, le long des trottoirs et disposent d’un couvercle en ciment. Superbe travelling qui balaie les trottoirs du centre-ville et révèle des centaines d’abris circulaires. Suit une séquence montrant les Hanoïens qui courent vers les abris, y descendent et ne ferment le couvercle que lorsque les bombes se mettent à tomber.
« A force de vivre avec eux, on devient calme comme eux et sûrs de la victoire, dit la voix-off. » Les images sont magnifiques et émouvantes. Elles vont me suivre lors de mes prochaines promenades autour du lac Hoan Kiem.

 

Loin du vietnam - Ham tru an

 

2. A parade is a parade de William Klein

– Trois manifestations liées à la guerre du Vietnam : Humphrey à Paris, le Jour des anciens combattants à New York, le 1er mai à Wall Street.

Le réalisateur, citoyen américain, vivant et travaillant à Paris adopte l’esthétique du cinéma direct.
« A New York, William Klein ne filme pas seulement les manifestations anti-guerre ; il filme aussi la grande parade et les drapeaux des manifestants pro-gouvernement. Tout en étant clairement positionné contre la guerre, Loin du Vietnam échappe à tout manichéisme et rend compte de la complexité de la situation en nous laissant une marge d’interprétation, relève l’historien Laurent Véray. » Le point de vue s’ouvre à la contradiction. Les slogans s’opposent : « Humphrey assassin » scandé par la foule à Paris, « Big firms get rich. GIs die » sur une pancarte à Wall Street mais aussi « Better dead then (sic) red » (Plutôt mort que rouge) ou « Victory now » sur les pancartes des partisans de la guerre.

 

Loin-du- Vietnam - manifestation-2

 

3. Johnson pleure de Joris Ivens

– Des comédiens vietnamiens donnent à des villageois le spectacle de la défaite américaine.

La séquence débute par des plans rapprochés de femmes et d’enfants vietnamiens : l’une porte une lourde palanche tout en serrant son enfant contre elle, une grand-mère toute petite et toute cassée porte un bébé sur son dos, des enfants courent.
La population d’un village du Nord se réunit en arc-de-cercle pour assister à une représentation de théâtre populaire : deux acteurs psalmodiant et chantant leur texte interprètent Johnson et Mac Namara. Sans comprendre le vietnamien, on saisit l’esprit satirique du propos. Les spectateurs applaudissent, heureux. Magie du théâtre et force des images.

 

Loin du vietnam - Johnson pleure de Joris Ivens
Loin du Vietnam – Johnson pleure de Joris Ivens

 

4. Claude Bidder d’Alain Resnais

– Un intellectuel philosophe sur la guerre et la paix.

Dans un long monologue, Bernard Fresson, entouré de livres et de journaux entassés dans son bureau, exprime ses réflexions sur la guerre, ses engagements d’ancien résistant contre les Allemands, ses convictions, ses contradictions, sa mauvaise conscience. Face à lui, sa femme écoute et ne dit pas un mot. Choix surprenant ! Les femmes n’auraient-elles pas d’idée sur la question ?
« C’est facile une guerre. On se bat plus pour des idées mais pour venger son copain. C’est la vendetta ! »
« Jusqu’à la fin des temps, je continuerai à tuer les Allemands et à aimer les Américains. Sauf que les Américains sont les Allemands des Vietnamiens. Tout se complique. »

 

Loin du Vietnam - Claude Bidder d’Alain Resnais

 

5. Flash Back

– Les origines historiques de la guerre du Vietnam

Une voix off raconte l’engrenage des faits qui conduisent à la guerre.
– Dès 1949, les Américains aident financièrement la France engagée dans la guerre d’Indochine.
– Février 1951 – Ho Chi Minh dénonce ce soutien des E-U à la France.
– Avril 1954 – Dien Bien Phu est sur le point de tomber, la France fait appel aux E-U qui ne bougent pas. « La paix n’est à leurs yeux qu’une trêve. »
– 20 juillet 1954 – Les Accords de Genève : la guerre française est terminée ; la guerre américaine a commencé. Le général Giap doit abandonner un tiers des terres conquises. Le Vietnam est coupé en deux au niveau du 17ème parallèle. La réunification est prévue dans les deux ans. Les Vietnamiens se souviendront de ce marché de dupes !
Jusqu’en avril 1956, tous les pouvoirs français au Sud sont transférés aux Américains qui installent des mandarins catholiques aux postes de commande et instaurent un bastion anticommuniste.
– Fin 1956 – Les Américains revanchards organisent la répression anticommuniste au Sud. Le Nord souffre de pénurie alimentaire.
– 1958 – La lutte armée part du Sud avec la constitution du Front National de Libération ou Viet-Cong, terme péjoratif utilisé par les adaversaires. Ngo Dinh Diem, le premier ministre organise la répression.
– Septembre 1960 – Lors de son 3ème congrès le PCV (parti communiste vietnamien) soutient le Viet-Cong.
– 1er novembre 1963 – Ngo Dinh Diem est assassiné.
– De 1962 à 1965 – Les Américains souffrent dans leur lutte contre la guérilla viet-cong.
– Février 1965 – Devant l’impossibilité de gagner la guerre au Sud, les Américains décident de la porter au Nord.
– Elle durera jusqu’à la chute de Saïgon, le 30 avril 1975.

 

Loin du Vietnam - carte

 

Deuxième partie

1. Camera eye de Jean-Luc Godard

– Comment parler des bombes quand on ne les reçoit pas sur la tête ?

Jean-Luc Godard est derrière sa caméra et parle du Vietnam dont on ne voit pas d’images. Il a voulu se rendre au Nord-Vietnam mais n’en a pas obtenu l’autorisation. Il aurait voulu parler des effets de la défoliation, des effets sur le corps des femmes des bombes à fragmentation. Il ne lui reste plus qu’à se laisser envahir par le Vietnam. « Créer un, deux, trois… de nombreux Vietnam. »

 

2. Victor Charlie

– C’est le nom donné au Viet-Cong par les GIs

Le chanteur et compositeur folk Tom Paxton, résume le but de la Guerre des E-U. : « Protéger le Vietnam des Vietnamiens. »
Puis la journaliste Michèle Ray donne son point de vue, du côté viet-cong. En effet pendant trois semaines, elle a été prisonnière du Viet-Cong et a vécu « la peur, le manque d’air, le sol qui tremble pendant les bombardements, les tunnels ». « J’étouffe, je me sens écrasée par la force des Etats-Unis », « Je suis derrière la caméra mais mon cœur est en face avec ce gosse ». La voix est douce. Les mots sont forts et émeuvent.
Michèle Ray-Gavras a publié son récit de captivité Des deux rives de l’enfer, dès 1967.
Elle est aujourd’hui productrice principalement pour Constantin Costa-Gavras et Mehdi Charef.

 

3. Why we Fight

– Discours du général Westmoreland, commandant en chef des forces américaines au Vietnam.

 

Loin du vietnam - Le général Westmoreland

 

4. Fidel Castro

– Fidel Castro expose les principes de la guérilla et exalte l’exemple donné par les Vietnamiens. « La réponse à la bombe atomique n’est pas une autre bombe atomique mais la guérilla.»

 

5. Ann Uyen

– Uyen, Vietnamienne de Paris et Ann, femme de Norman Morrisson, expliquent le sens du sacrifice du quaker américain.

Norman Morrison, né le 29 décembre 1933 à Érié et mort le 2 novembre 1965 à Washington, est un quaker américain célèbre pour s’être immolé par le feu à l’âge de 31 ans afin de protester contre l’engagement américain dans la guerre du Vietnam.

 

Loin du Vietnam - Morrison-Vietnam-Stamp
Timbre vietnamien rendant
hommage à Norman Morrisson

 

6. Vertigo

– Manifestation des pacifistes américains le 15 avril 1967 à New York.

Grande démonstration de masse au pic de la mobilisation contre la guerre du Vietnam. Love, Peace : ces mots sont scandés par la foule. Plus de 500 000 personnes défilent avec des pancartes « Stop the war now »

 

Loin du Vietnam - manifestation

 

Conclusion : La société des riches sent bien qu’elle a perdu la guerre contre les pauvres, mais cette guerre se poursuit et les bombes continuent à tomber. Images de Vietnamiens qui se croisent sur fond de décombres.

 

La réception du film

– Août 1967 – Le film est sélectionné au festival de Montréal.
– 30 septembre 1967 – Il est programmé au Lincoln Center de New York où le public lui réserve un accueil triomphal alors que la presse est hostile.
– 18 octobre 1967 – Première projection en France, à Besançon devant les ouvriers de l’usine Rhodiaceta, suivie d’un débat en présence d’Alain Resnais, William Klein et Jacqueline Meppiel.
– 9 décembre 1967 – Loin du Vietnam est présenté à Paris dans la grande salle du TNP au Palais de Chaillot à l’invitation de son directeur Georges Wilson et en présence de Maï Van Bo, Délégué Général de la République démocratique du Vietnam. À l’issue de la projection, un débat est organisé entre les 2 500 spectateurs et tous les réalisateurs du film.
– Décembre 1967 – Le film est programmé dans quatre salles parisiennes, mais la mise à sac du Kinopanorama, le 21 décembre, par un commando du groupe Occident, puis plusieurs alertes à la bombe émanant de groupes d’extrême droite, condamnent définitivement sa diffusion.
– Février 2015 – Arte Editions ressort le film qui était invisible depuis 1967.
« Il en existe un si petit nombre de copies que Resnais m’a confié ne l’avoir lui-même jamais revu, précise l’historien Laurent Véray. Lorsqu’il m’arrive de le montrer à mes étudiants de Paris 3, je suis surpris de voir à quel point le film « fonctionne » toujours. Ce qui n’est pas le cas de la plupart des productions militantes des années 1960 et 1970, tant elles sont dogmatiques et datées. »
– Disponible actuellement sur Youtube

 

Loin-du-Vietnam - Photo du film
Photo du film

 

A propos de Varda et Demy

Bien que son nom figure au générique, les images tournées par Agnès Varda ne furent pas conservées dans le montage définitif, supervisé par Chris Marker. « Mon sketch sera une femme qui vit à Paris et fait un petit délire, confondant la démolition des vieux quartiers du 20ème arrondissement avec un bombardement américain sur Hanoï ». (in « Varda par Agnès »). Seules quelques-unes de ses images furent réinjectées dans le sketch de Godard.
Au printemps 1967, lors des réunions préparatoires au projet, un autre cinéaste, Jacques Demy, avait proposé de raconter la brève idylle entre un soldat américain et une prostituée de Saïgon. Sans doute jugé trop sentimental, le sujet fut collectivement écarté.

 

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Femme dans la guerre (Photo du film)

 

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