Mission 13 – Lettre de Hanoï N°4

Derniers jours avant le retour en France

Le ciel est toujours bleu et la température fraîche matin et soir mais idéale en journée – autour de 23° – du moins pour une Occidentale ! Les Vietnamien.ne.s habitué.e.s aux fortes températures, ont sorti les pulls et les anoraks.
Samedi 7 décembre 2019, nous devions avoir la visite de Louise Mushikiwabo – secrétaire générale de la Francophonie – à l’Université mais celle-ci a décommandé sa visite la veille sans donner d’explication. Déconcertant !

Lundi 9 décembre – 3ème édition du concours Plaisir de Dire

Les étudiant.e.s de 1ère année passent trois des quatre épreuves de fin de semestre : compréhension orale, compréhension écrite et expression écrite. A la sortie des épreuves le groupe qui présentera Liberté de Paul Eluard vient répéter dehors près de mon bureau. Vous pouvez constater que malgré le soleil, elles sont bien couvertes !Elles sont bien couvertes

En fin de matinée, Mai Ly m’apporte les attestations de participation à signer. C’est elle aussi qui s’est chargée de la préparation des écrans qui annonceront le nom de chaque étudiant.e, le titre du texte dit, son auteur ; ils seront illustrés par une photographie choisie par Mai Ly et moi-même. Ce nouveau dispositif est rendu possible par d’importants travaux de rénovation de l’amphithéâtre réalisés grâce au mécénat d’une grande banque vietnamienne dont le directeur est un ancien étudiant du Département de français.
Je déjeune avec Anh Tu et Bich qui sont membres du jury Plaisir de Dire puis nous nous mettons d’accord sur les critères d’évaluation : mémorisation du texte 2 pts + prononciation/phonétique 3 pts + expressivité dans le ton et la gestuelle 4 pts + 1 pt pour les textes longs = 10 pts
13h30, l’amphithéâtre Vu Dinh Lien est ouvert et les étudiant.e.s commencent à arriver. Certains visages sont tendus. Quelques collègues arrivent puis le Doyen qui ne pourra rester qu’à l’ouverture.

Que regardent-ils sur leur téléphone

Phong, à gauche, est venu avec des copains. Que regardent -ils sur leur téléphone ? Difficile à dire car cet appareil est devenu multifonction. Beaucoup de participant.e.s l’utilisent pour apprendre et réviser leur texte. Fin de l’ère du papier !
14h, j’ouvre le concours par quelques mots de bienvenue et d’encouragement aux candidat.e.s, sous le triple regard de Ho Chi Minh – c’est habituel – mais aussi de Marx et Lénine dont les portraits ont été ajoutés lors de la rénovation.

►Eliminatoires : pendant une heure, les étudiant.e.s de 1ère année viennent dire leurs textes.

Les vingt premiers candidat.e.s s’installent sur la scène où ils attendent leur tour.
• 8 poèmes sur la ville, l’amour, la nostalgie de Guillaume Apollinaire, Jacques Prévert, Francis Carco, Robert Desnos, Andrée Chedid et Robert Charlebois.
• 8 poèmes d’amour de Guillaume Apollinaire et Jacques Prévert – toujours eux ! – mais aussi de Pierre de Ronsard et Charles Baudelaire.
Plusieurs noms de poètes sont difficiles à prononcer, celui de Jacques Prévert particulièrement. Il est souvent nommé Crévert.

Remise des attestations avant d’entendre les dix-huit candidat.e.s suivant.e.s.

• 2 poèmes de résistance de Paul Eluard et Louis Aragon.
• 3 poèmes sur l’enfance et la famille de Jacques Prévert.
• 3 fables de Jean de La Fontaine.Le jury est à la tâche avec bienveillance et avec le sourire

Le jury est à la tâche avec bienveillance et avec le sourire. Anh Tu à gauche et Bich à droite. Nous totalisons nos notes sur 10 et j’annonce le résultat. Et les 12 textes sélectionnés pour la finale sont…
Le Pont Mirabeau de Guillaume Apollinaire
Au pied des tours de Notre-Dame de Francis Carco
• Enfants de la haute ville de Jacques Prévert
Le Chant des villes d’Andrée Chedid
• Je reviendrai à Montréal de Robert Charlebois
Si je mourais là-bas de Guillaume Apollinaire
Tristesses de la lune de Charles Baudelaire
Quand vous serez bien vieille de Pierre de Ronsard
Liberté de Paul Eluard
Familiale de Jacques Prévert
La Belle vie de Jacques Prévert
La Grenouille qui veut se faire… de La Fontaine

Derrière Chinh et Thu de 1A F8, Montréal en hiver
Derrière Chinh et Thu de 1A F8, Montréal en hiver

►Les lauréates 2019 en 1ère année sont Ngoc, Thao et Tra My

Ngoc a elle-même choisi ce Poème à Lou et me l’a montré à la mi-novembre. A mon commentaire étonné sur son choix et la difficulté du texte, elle me répondit : « Je m’intéresse. – Alors vas-y ! »
Sa diction et son interprétation du texte sont surprenantes !
Si je mourais là-bas sur le front de l’armée
Tu pleurerais un jour ô Lou ma bien-aimée

Et puis mon souvenir s’éteindrait comme meurt
Un obus éclatant sur le front de l’armée
Un bel obus semblable aux mimosas en fleur […]
Ô mon unique amour et ma grande folie 30 janvier 1915, Nîmes.
La nuit descend
On y pressent
Un long destin de sang

Ngoc (classe F2) ne connaissait aucun mot de français en août 2019
Ngoc (classe F2) ne connaissait aucun mot de français en août 2019

Thao (classe F8) est également une débutante motivée. Son interprétation du poème de Ronsard célébrant le carpe diem était impeccable de prononciation et pleine de nuances.

Quand vous serez bien vieille, au soir à la chandelle,
Assise auprès du feu, dévidant et filant,
Direz chantant mes vers, en vous émerveillant :
« Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle. »
[…]
Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain : Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.

Thao (classe F8) est également une débutante motivée

Tra My (classe F3) nous a emmenés aux côtés de Prévert entre la rue de la Paix et les Tuileries, Belleville et la Goutte d’or, esquissant des pas de danse.
Enfants de la haute ville
filles des bas quartiers
le dimanche vous promène
dans la rue de la Paix
Le quartier est désert
les magasins fermés
Mais sous le ciel gris souris
la ville est un peu verte
derrière les grilles des Tuileries
Et vous dansez sans le savoir
vous dansez en marchant […]

Tra My (classe F3) nous a emmenés aux côtés de Prévert

► C’est au tour des dix-huit étudiant.e.s de 2ème année de monter sur scène

Aux suivant.e.s !

• 5 poèmes sur le travail de D’Aubigné, La Fontaine et Victor Hugo
• 3 poèmes d’amour de Ronsard et Thuy Linh une étudiante de 3A
• 2 poèmes sur l’homme et la nature de Le Forestier et Aznavour
• 1 sonnet de Saint-Amant sur le mal de vivre
• 1 poème sur les préjugés de couleur de Léopold Sedar Senghor
• 4 fables de Jean de La Fontaine bien connues des Vietnamien.ne.s

Aux suivant.e.s !

Comme leurs camarades de 1ère année, elles et ils sont venus plusieurs fois répéter dans mon bureau les semaines précédentes. Certains s’y sont mis très tardivement et sur des textes longs. Je ne donnais pas cher du résultat et pourtant ! La preuve que la motivation peut renverser des montagnes !
Près de la moitié des concurrent.e.s avaient participé à la 2ème édition de l’an passé.
• Les deux garçons de la classe F1 – Phong et Hoang Nam – qui ont choisi Melancholia de Victor Hugo nous font forte impression. Le poème est long et la diction de plusieurs alexandrins n’est pas facile.
• Huy Nam, un garçon de la même classe, a fait des progrès incroyables pour évoquer la condition du Triste Laboureur de D’Aubigné et crier sa colère devant les injustices du sort.
[…]
Ah ! services perdus ! Ah ! vous, promesses vaines !
Ah ! espoir avorté, inutiles sueurs !
Ah ! mon temps consommé en glaces et en pleurs.
Salaire de mon sang, et loyer de mes peines !
• Huong de la classe F4, une des plus assidues aux répétitions, et que j’ai vue à plusieurs reprises dire son texte seule près de mon bureau, est impressionnante. Elle dit son texte avec un naturel confondant tout en respectant les règles de la versification.
• Trois filles de la classe F4 – Thao, Thuy et Dieu – font entendre l’indignation de Charles Aznavour devant le spectacle de la Terre qui se meurt.
Les océans sont des poubelles.
Les fronts de mer sont souillés.
Les Tchernobyl en ribambelles
Voient naître des fœtus mort-nés.

Dans cinquante ans, qu’allons-nous faire
De ces millions de détritus
Et ces déchets du nucléaire
Dont les pays ne veulent plus ? […]
• Difficile de départager Phuong Anh et Bang de la classe F3, qui ont choisi deux longues fables : Le Loup et l’Agneau et Le Renard et la Cigogne.

► Le niveau est relevé. Plus que les autres années. Le jury comme le public sont impressionnés. Les 4 lauréat.e.s sont Huong, Phong, Hoang Nam et Bang : 2 garçons et 2 filles !

Les 4 lauréat.e.s sont Huong, Phong, Hoang Nam et Bang

Hoang Nam à gauche et Phong à droite ont fait entendre l’empathie puis résonner la colère et l’indignation de Hugo dénonçant le travail des enfants
Hoang Nam à gauche et Phong à droite ont fait entendre l’empathie puis résonner la colère et l’indignation de Hugo dénonçant le travail des enfants

Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?
Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit ?
Ces filles de huit ans qu’on voit cheminer seules ?
Ils s’en vont travailler quinze heures sous des meules ;
Ils vont, de l’aube au soir, faire éternellement
Dans la même prison le même mouvement. […]

Les étudiant.e.s sont séduit.e.s par l’énergie du discours et la mise en scène de Bang qui sort une assiette coincée sous son pull et s’adresse au public au moment de formuler la morale !
Les étudiant.e.s sont séduit.e.s par l’énergie du discours et la mise en scène de Bang qui sort une assiette coincée sous son pull et s’adresse au public au moment de formuler la morale !

Trompeurs, c’est pour vous que j’écris :
Attendez-vous à la pareille.

► Un bel après-midi sous le signe de la littérature qui traduit la capacité des étudiant.e.s à se dépasser !

Au nom de Préfasse, je remets aux sept lauréat.e.s une carte de 10 entrées au cinéma de l’Espace. De plus, tous ceux et toutes celles qui ont participé au concours reçoivent une place de cinéma. Applaudissements. Emotion. Satisfaction des professeures étonnées des progrès accomplis.

Ngoc, Tra My et Thao, lauréates de 1ère année, tout à leur joie
Ngoc, Tra My et Thao, lauréates de 1ère année, tout à leur joie
Les lauréat.e.s de 2ème année : Bang comme assommée de ce qui lui arrive, Phong, Hoang Nam et Huong tout sourire
Les lauréat.e.s de 2ème année : Bang comme assommée de ce qui lui arrive, Phong, Hoang Nam et Huong tout sourire
Quelques-unes des professeures présentes
Quelques-unes des professeures présentes. De gauche à droite : Lien Préfassienne 2011, Mai Ly la future Préfassienne, Anh Tu Préfassienne 2014, Dang Thuy vice-doyenne, Bich, Thuy Linh et Canh Linh

Mardi 10 décembre – Le Vietnam triomphe de l’Indonésie en finale des SEA Games de football

J’ai terminé la journée du lundi en compagnie de Dang Thuy chez nos amis Nhu et Thang, les parents de Kim avec qui nous avons partagé les émotions de l’aprèsmidi.
Nhu nous a régalés de banh goi et de toms que Thuy adore décortiquer !
J’avoue apprécier me contenter de la dégustation.
Nous trinquons à la soutenance de thèse de Kim qui s’est déroulée fin novembre.

Mardi matin, je travaille sur mes bilans de mission. Je rencontre la mère d’une Préfassienne installée à Paris. Puis je rejoins un restaurant de spécialités de Hai Phong à l’invitation de Viet Quang que j’ai vu chaque jeudi matin lors du cours donné à sa classe de 4ème année. Nous quittons le restaurant vers 15h après de longues discussions « à la française » ! La plupart du temps, nous sommes entre femmes et la présence d’un quadragénaire permet de croiser les points de vue sur les rapports femmes hommes, la vie de couple, les enfants…

Quintessence du Vietnam à Sai Son en soirée

Je suis invitée par Anh Tu à un spectacle en plein air dans la région de la pagode du Maître des marionnettes sur l’eau. Nous allons prendre la navette en ville pour nous rendre au village de Sai Son. Le site est splendide : un lac creusé pour répondre aux besoins de la mise en scène, une colline à l’arrière-plan. Et la pleine lune en prime. De quoi accentuer le romantisme de certaines séquences. Une centaine de comédien.ne.s amateurs, habitant.e.s du village nous offrent un spectacle grandiose évoquant la vie dans les rizières, les rites bouddhistes, le concours de mandarins des temps anciens… Effets de lumière et chorégraphies bien réglées. Moments de poésie et d’humour. Scènes d’hier et d’aujourd’hui.

Dommage ! Nous sommes très peu nombreux à assister à la représentation, beaucoup moins que les artistes. Pourquoi ? C’est la fin de la saison. Il fait trop froid pour les Vietnamien.ne.s. Mais surtout à cause DU MATCH !

Nous sommes très peu nombreux à assister à la représentation

L’équipe masculine du Vietnam joue contre l’Indonésie et les écrans géants ont envahi les rues et les bars. Les familles sont réunies pour l’événement.

Au retour, le chauffeur nous dépose à proximité de l’Université pour éviter la cohue dans les rues de Hanoi. Le Vietnam mène 3-0 !
Viet Nam vô dich, l’équivalent de « On est les champions ! ». Le Vietnam remporte la médaille d’or des Jeux de l’Asie du Sud-Est. « Fort de cette énième victoire et d’un mental plus combatif que jamais, le Vietnam réussira-t-il à aller jusqu’au bout des épreuves de Qualifications Asiatiques au Mondial 2022 ? » se demande un journal vietnamien.
Juste comme nous arrivons, les premières motos envahissent les rues, drapeaux rouges déployés !

Mardi 11 décembre – Deuxième visite à la cathédrale Saint-Joseph

► Je continue à travailler au bureau et à faire du tri et des rangements. Lundi matin, de retour de Siem Reap où se tenait un séminaire francophone de trois jours réunissant des enseignant.e.s du Cambodge, du Laos et du Vietnam, le Doyen était venu m’inviter au repas qui clôt chacune de mes missions.

Beaucoup de participant.e.s au « repas d’au revoir » à Pho Ngon, un restaurant où la nourriture est excellente, de l’autre côté de l’avenue Xuân Thuy.
Je quitte le bureau en compagnie de Thu Ha et Anh Tu. De nombreux convives sont arrivés. On nous laisse des places au centre. Le Doyen porte un toast : « Longue vie à la collaboration avec Préfasse ! »

Phuong Lan, Anh Tu et Thu Ha, trois Préfassiennes
Phuong Lan, Anh Tu et Thu Ha, trois Préfassiennes
Le Doyen, installé à une table annexe, lève la main
Le Doyen, installé à une table annexe, lève la main
Yen, Préfassienne 2016 entre Canh Linh et Dang Thuy - Au centre Phuong, Préfassienne n°2 en 1998
Yen, Préfassienne 2016 entre Canh Linh et Dang Thuy – Au centre Phuong, Préfassienne n°2 en 1998

► Deuxième visite à Saint-Joseph

Comme cinq professeures assidues aux séminaires avaient été empêchées de participer à la première visite, j’en ai programmé une seconde. Départ en taxi avec Dang Thuy et Phuong Lan. Bich nous attend sur place. Mai Ly et Bao Nhung arrivent à moto. Et surprise, trois autres professeur.e.s à qui j’ai parlé de cette initiative, la veille ou lors du déjeuner, nous rejoignent !

Il fait beau. De nombreux touristes se prennent en photo devant la cathédrale et s’attardent devant la grotte. Peu rentrent dans le monument. Début de la visite guidée vers 14h15.
Nous observons d’abord la façade : ses arcs brisés, ses niches vides sauf celle du centre, sous l’horloge occupée par Joseph dont on distingue les outils de charpentier.

Une inscription lumineuse est suspendue au-dessus du portail central : Emmanuel 2019. Autrement dit : « Dieu parmi nous » en hébreu.

Il s’agit du nom sous lequel dans le Messie promis au peuple juif dans l’Ancien Testament. Nom repris dans l’évangile selon Matthieu pour insister sur la dimension messianique de Jésus de Nazareth dont Noël célèbre la naissance.

De gauche à droite, Mai Ly, Bich, Dang Thuy, Viet Quang, Phuong Lan, Minh Thuy (cachée derrière moi) et Yen. Certaines se réfèrent à leurs notes ! Bao Nhung arrive enfin
De gauche à droite, Mai Ly, Bich, Dang Thuy, Viet Quang, Phuong Lan, Minh Thuy (cachée derrière moi) et Yen. Certaines se réfèrent à leurs notes ! Bao Nhung arrive enfin

Avant de tourner le dos au sapin, j’évoque les fêtes païennes associées au solstice d’hiver, jour le plus court de l’année, après lequel les jours rallongent et la lumière remonte. Le choix du 25 décembre pour célébrer la Nativité date du IVe siècle pour assimiler les fêtes populaires et païennes.
J’emmène ma petite troupe selon le même itinéraire que le 28 novembre, en contournant le monument par le côté gauche : on s’arrête devant la statue « Laissez venir à moi les petits enfants ! », le bas-relief des rois mages dans le désert et l’immense bas-relief, qui n’est pas en cuivre (comme je l’ai dit à tort), mais enduit d’une peinture qui imite cette matière !

Au registre inférieur, un ange et une jeune fille détournée de sa lecture, une colombe, des rayons lumineux, un bouquet de fleur de lys.
Le public est moins affûté qu’à la première visite… J’explique… C’est l’ange Gabriel annonçant à Marie sa maternité divine en présence du Saint-Esprit (la colombe). Les fleurs de lys, sont symbole de pureté, de virginité. C’est l’Annonciation.
Viet Quang vient en renfort pour montrer les détails qui n’ont pas été bien compris.

A l’extrémité droite du bas-relief, la Cène, l’Ascension et la Pentecôte. Lors du dernier repas, Judas se distingue non seulement par la bourse – fruit de sa trahison – qu’il tient à la main mais aussi par la laideur de son visage et son attitude, dos tourné aux autres apôtres.

La visite se poursuit par l’intérieur. Le confessionnal situé à l’arrière du bas-côté gauche a disparu pour laisser place à une maquette éclairée de la cathédrale que des ouvriers sont en train d’installer. Commentaires des vitraux ; des autels situés symétriquement dans les bas-côtés, à l’emplacement du transept, absent de la cathédrale ; de la toile évoquant le martyr vietnamien André Tran An Dung Lac ; de quelques stations du chemin de croix.
Comme la dernière fois, un couple répète le déroulement de son futur mariage sous la direction d’un prêtre en civil. La nuit est tombée. Il est 17h30 et la visite a encore duré bien longtemps sans que l’intérêt faiblisse.
J’aurai au total emmené 15 professeur.e.s à la découverte d’un édifice où très peu étaient entrées !

Il est tard et tou.te.s doivent se dépêcher vers la maison.
Seule Dang Thuy a du temps pour aller boire un verre. Après ce long temps de commentaires, je suis assoiffée.Le café de la rue Nha Tho où nous nous sommes rafraîchies et son architecture française de l’époque coloniale. Un bel endroit, calme !

Le café de la rue Nha Tho où nous nous sommes rafraîchies et son architecture française de l’époque coloniale. Un bel endroit, calme !

Jeudi 12 décembre – Dernier séminaire d’ouverture : la découverte du Midwest

L’an passé, j’avais partagé l’expérience du Transsibérien avec les professeures. Cette année, cap sur les Etats-Unis, du moins une petite portion de cet état-continent, où je suis allée en septembre. Un circuit au départ de Denver, se poursuivant au Dakota du Sud et au Wyoming pour se terminer en Utah via de courtes incursions au Montana et en Idaho. Loin des grandes villes, au cœur de l’Amérique profonde, celle de Buffalo Bill, Wild Bill Hickok et Calamity Jane, celle des rodéos et des grands espaces, du génocide des Amérindiens et de la quasi extermination des bisons, celle du parc Yellowstone.carte parc yellowstone

► Qu’est-ce que voyager ?

C’est bien sûr découvrir de nouveaux et beaux paysages mais c’est aussi et surtout découvrir ou approfondir la connaissance d’un pays d’une région. Mon objectif est d’élargir les connaissancee de toutes les participantes au séminaire et de donner des exemples et des sujets de réflexion aux professeures qui enseignent en section tourisme.
C’est pourquoi je commence par décrire la géographie des régions traversées et les faits historiques marquants qui en expliquent les moeurs actuelles.
Les premières explorations des Européens à la fin du 16ème s. Les premiers établissements durables sur la côte Est. Le profil des migrants qui fuient les persécutions religieuses en Europe.
Le début des spoliations et des massacres d’Indiens au 17ème s. et celui de la traite des Noirs et de l’esclavage.
La guerre d’Indépendance contre l’Angleterre et la « Déclaration d’indépendance des États-Unis d’Amérique » du 4 juillet 1776 qui servit de référence aux chefs indépendantistes au 20ème s. comme Hô Chi Minh !
La guerre civile entre le Sud et le Nord (1861–1865) ou Guerre de Sécession. Puis « l’âge d’or » jusqu’au début du 20ème s. avec l’expansion territoriale vers l’Ouest, les guerres indiennes en 1874 et 1875 et l’émergence du cowboy, symbole de la conquête de l’Ouest popularisée par le western. Ce genre cinématographique n’est pas populaire au Vietnam où l’on connaît mieux les blockbusters comme Avatar, La Guerre des étoiles ou Matrix.
Je choisis quelques gros plans sur quelques faits de société inconnus des professeures et qui éclairent la mentalité des Etats-Uniens d’aujourd’hui.

Le saloon
le saloon
Le rodéo
Le rodéo
Une diligence au musée de Cheyenne
Une diligence au musée de Cheyenne
Le chemin de fer, symbole de la conquête
Le chemin de fer, symbole de la conquête
Le rôle économique et défensif des forts comme celui de Fort Laramie
Le rôle économique et défensif des forts comme celui de Fort Laramie
Le western
Le western

La traversée du parc national Custer dans les Blackhills,

où sont protégées des espèces animales et végétales, est l’occasion de réfléchir à la notion « d’héroïsme »
George Armstrong Custer est un général de la guerre civile et un « héros » de la guerre contre les Indiens Cheyennes et Lakotas pour prendre la frontière vers l’Ouest, à la tête du 7ème régiment de cavalerie. Il meurt à Little Big Horn en 1876 – ou « Custer’s Last Stand » – qui voit la victoire de Sitting Bull et Crazy Horse.

George Armstrong Custer (1839-1876)
George Armstrong Custer (1839-1876)
Le chef indien Sitting Bull (1831-1890)
Le chef indien Sitting Bull (1831-1890)

Quinze ans plus tard, d’autres « héros » mettent un point final aux guerres indiennes et à la marginalisation des « natives », appellation utilisée aujourd’hui pour désigner les Amérindiens. En février 1890, le gouvernement des États-Unis rompt un traité passé avec les Lakotas en réduisant la superficie de la Grande réserve Sioux du Dakota et en la divisant en cinq petites réserves. La sécheresse et les restrictions alimentaires décidées par le gouvernement affame la population indienne. Démoralisés, les Sioux se mettent à danser pour invoquer les esprits et favoriser l’arrivée d’un sauveur. Le célèbre 7ème régiment de cavalerie se distingue à nouveau lors du massacre de Wounded Knee le 29 décembre 1890, considéré aujourd’hui comme une des plus grandes atrocités de l’histoire des États-Unis.

► Rencontre avec Dan O’Brien, éleveur de bisons, ami des « natives », romancier et humaniste

La journée avait été programmée depuis Grenoble par Jane, la professeure d’une partie du groupe de voyageur.se.s, pour prolonger un travail proposé à ses « étudiant.e.s » de l’UIAD (Université InterAges du Dauphiné).

Dan nous emmène dans la prairie où paissent ses bisons. Une vaste plaine dominée par un escarpement, aujourd’hui réserve indienne de Pine Ridge, autrefois terre des « natives ».

Avec son troupeau de mille têtes, Dan et sa famille, contribuent modestement au retour des bisons sur leurs terres. Son dernier livre – Bisons des Grandes plaines – retrace l’histoire des Etats-Unis, sous le prisme des bisons et des Indiens : les origines, l’invasion, l’extermination, la désertification de la terre, en quatre vagues aboutissant à la création du Roundup par Monsanto. A la bêtise, la cupidité et à l’horrible cynisme, Dan O’Brien oppose « la créativité qui fait de nous des êtres humains. »

Les bisons du ranch Wild Idea Company à quelques km de Rapid City (Dakota du Sud)
Les bisons du ranch Wild Idea Company à quelques km de Rapid City (Dakota du Sud)

► Un peu d’histoire encore, au Mont Rushmore et au Crazy Horse MemorialDe gauche à droite, Washington, Jefferson, Théodore Roosevelt et Lincoln, quatre présidents ayant marqué l’histoire des États-Unis de 1770 à 1900. Monument sculpté entre 1927 et 1941 pour développer le tourisme dans la région, sur site sacré des « natives ».

De gauche à droite, Washington, Jefferson, Théodore Roosevelt et Lincoln, quatre présidents ayant marqué l’histoire des États-Unis de 1770 à 1900. Monument sculpté entre 1927 et 1941 pour développer le tourisme dans la région, sur le site sacré des « natives ».

Sculpté dans une falaise à quelques km du Mont Rushmore, le Mémorial est dû à l’initiative de Korczak Ziolkowski, aidé du chef indien Henry Standing Bear, en hommage aux « natives ». Commencé en 1948 sans fonds publics, seul le visage de Crazy Horse est achevé
Sculpté dans une falaise à quelques km du Mont Rushmore, le Mémorial est dû à l’initiative de Korczak Ziolkowski, aidé du chef indien Henry Standing Bear, en hommage aux « natives ». Commencé en 1948 sans fonds publics, seul le visage de Crazy Horse est achevé

► Deadwood : la ville, la série, le téléfilm, le roman

Deadwood est une ville des Black Hills (Dakota du Sud) que nous avons découverte avant notre voyage à travers une série passionnante réalisée par David Milch pour HBO entre 2004 et 2006.
En 1874, la découverte d’or dans les Black Hills conduit les Blancs à renier le Traité de Fort Laramie (1868) reconnaissant les Black Hills comme terres indiennes, sacrées et inaliénables. Les chercheurs d’or convergent vers ce qui va devenir Deadwood et n’est pour l’instant qu’un camp en proie à la loi du plus fort. La série composée de 3 saisons de 12 épisodes prend le temps de raconter le processus qui conduit à la naissance d’une ville, dans la cupidité, la violence et le stupre.

C’est ici que Wild Bill Hickok a été abattu par Jack Mac Call en 1876 alors qu’il tournait le dos à la porte et a été inhumé par son ami Charley Utter, son compagnon de route.
C’est ici encore que Calamity Jane a pleuré son ami, s’est saoulée plus que de raison ; que Seth Bullock est devenu shérif et quincailler avec son ami Sol Star ; que Georges Hearst – père du futur magnat de la presse – est arrivé avec ses hommes de main pour racheter les concessions, à tout prix et sans état d’âme.

La rue principale de Deadwood sous la pluie
La rue principale de Deadwood sous la pluie

Série disponible sur Canal+ comme le téléfilm de Daniel Minahan tourné avec les mêmes acteurs treize ans plus tard et qui montre le devenir de la ville en 1889, treize ans après le dernier épisode.
On peut aussi lire le roman éponyme de Pete Dexter (Folio policier) qui démythifie les héros légendaires. Comble de l’ironie, deux saloons de Deadwood revendiquent d’avoir été le théâtre de l’assassinat de Wild Bill Hickok !

► Traversée du Wyoming d’Est en Ouest le long de la piste de l’Oregon

Buffalo, ville au riche passé de conquête de l’Ouest, offrant au visiteur un voyage dans le temps à l’époque des cow-boys et des shérifs. Le fief de Craig Johnson, auteur de romans policiers et créateur du shérif Walt Longmire.

Rencontre avec deux pittoresques poètes locaux à Buffalo
Rencontre avec deux pittoresques poètes locaux à Buffalo
Tensleep, un coin tranquille du Wyoming sur la à Buffalo. route du Yellowstone
Tensleep, un coin tranquille du Wyoming sur la route du Yellowstone

Cody, la ville fondée par le célèbre Buffalo Bill (1846-1917) alias William Cody, est réputée pour son rodéo et le Buffalo Bill Historical Center, musée consacré au héros du lieu et aux Indiens des plaines.

Son surnom provient du fait qu’il fournissait en viande de bison (buffalo en anglais) les employés des chemins de fer et qu’il gagna un duel contre Bill Comstock en tuant 69 bisons contre 48 en une journée.
Buffalo Bill participe aux guerres indiennes en tant qu’éclaireur, au développement du Pony Express. De 1882 à 1912, il dirige un spectacle populaire avec son Buffalo Bill’s Wild West qui s’est produit dans toute l’Amérique du Nord et en Europe. En 1889, il passe en France par Paris, Lyon et Marseille et rencontre à cette occasion la peintre Rosa Bonheur qui fera son portrait.

Portrait de Buffalo Bill par Rosa Bonheur
Portrait de Buffalo Bill par Rosa Bonheur
Plaque d’immatriculation locale
Plaque d’immatriculation locale

Le secteur du musée consacré aux « natives » offre une très belle présentation des coutumes, des vêtements et des œuvres. Il semble vouloir magnifier une culture quasiment disparue. La cohabitation, dans le même bâtiment, des « œuvres » d’un des plus célèbres artisans de l’expropriation des « natives » et de leur extermination et des « œuvres » des victimes conduit à se poser des questions. Mauvaise conscience ? Nouvel éclairage de l’histoire ? Réhabilitation sous l’influence des groupes de pression amérindiens ? Luttes des « natives » pour la reconnaissance de leur identité ?

Une des très belles œuvres amérindiennes, exposée au Musée des Indiens des Plaines
Une des très belles œuvres amérindiennes, exposée au Musée des Indiens des Plaines

Une merveille de la nature, le parc national Yellowstone, le plus ancien au monde

Découverte en 1869, en six semaines, par trois hommes à cheval, cette incroyable région volcanique a été déclarée parc national dès 1872. Elle accueille aujourd’hui 3 millions de visiteurs/an. Sa superficie est supérieure à celle de la Corse : 102 km N-S et 87 km E-O.

Plutôt que de volcan, il faut parler de la caldeira de Yellowstone, soit une zone plus ou moins arrondie résultant de l’effondrement de la croûte terrestre du volcan sur sa chambre magmatique. Un volcan endormi donc, qui selon les volcanologues se réveillera brutalement à long terme. En attendant, ses manifestations géothermiques sont spectaculaires et expliquent le succès du site auprès des touristes du monde entier. Geysers, sources d’eau chaude, boues chaudes, fumerolles… Quelques vidéos que j’ai tournées sur place suscite des oh ! et des ah !

Le parc est l’un des derniers écosystèmes relativement intacts des zones tempérées, situé sur un haut plateau de 2 400 mètres d’altitude moyenne, tempéré en été, très froid et enneigé en hiver. Il abrite de nombreux grands mammifères : bisons, wapitis, cerfs, coyotes, loups ours noirs, grizzlis…Formes et couleurs insolites du parc Yellowstone

Formes et couleurs insolites du parc Yellowstone

Jeudi 13 décembre – Derniers moments partagés

Je pense avoir trouvé une solution via Blablacar pour rentrer à Grenoble demain car la grève à la SNCF a conduit à l’annulation du train où j’avais réservé une place et aucun train ne circule au départ de la gare de Roissy-TGV. Quoi de plus légitime que de vouloir se battre pour les retraites ?

Lors du déjeuner chez Canh Linh, je suis d’ailleurs amenée à réagir à la boutade : « Les Français sont toujours en grève ! » Pas toujours non, mais aussi souvent qu’il le faut pour faire valoir ses droits et ses convictions. C’est un droit constitutionnel. Je donne quelques éclairages sur la retraite à points, « l’âge pivot », la chute annoncée des retraites des enseignant.e.s, la légitimité des régimes spéciaux comme celui des danseurs de l’Opéra qui ont droit à la retraite à 42 ans, évidemment !
« Es-tu déjà allée à une manifestation, me demande-t-on ? » J’éclate de rire. Oui, et j’irai dès mardi !
On se régale et on fait des projets pour l’an prochain.Autour de la table de gauche à droite, Canh Linh, Bich, Xuân, Viet Quang et Thu Ha

Autour de la table de gauche à droite, Canh Linh, Bich, Xuân, Viet Quang et Thu Ha

Pendant l’après-midi, je reçois plusieurs visites. Puis je dîne avec Dang Thuy et Xuân. Dernier cha ca ! Les bagages sont prêts. Départ avec une voiture de l’Université en compagnie de Thu Ha et Mai Ly, la future Préfassienne. Affluence à l’aéroport. Un policier filtre les entrées et Thu Ha est bloquée dehors. J’ai même dû m’y reprendre à deux fois pour entrer dans le hall en montrant mon billet. Une expérience jusqu’alors inconnue. Thu Ha est frustrée, on se dit au revoir par téléphone !

Première expérience amère avec Blablacar

Après le repas servi vers 1h du matin, je m’endors, fatiguée ! La nuit précédente a été perturbée par l’attente d’une solution pour mon retour à Grenoble. Arrivée à Roissy, j’envoie un SMS à mon chauffeur. Pas de réponse. Hum ! Pas de réponse non plus à un appel au chauffeur Blablacar, près du dépose-minute où il était censé me prendre. Je me suis fait arnaquer ! Je signale le problème sur le site de Blablacar et je serai remboursée.
Que faire ? Je me dirige vers la gare, au cas où… Le hall de la gare SNCF est vide. Deux trains sont affichés : un pour Amsterdam à je ne sais plus quelle heure et un pour Montpellier à 23h passées.
Que faire à nouveau ? Deux employées de la SNCF m’aident à trouver une solution : il existe un train pour Grenoble à 14h41 depuis la gare de Lyon. Que n’y avais-je pensé ! Sans doute les images de cohue dans le métro et les annonces de lignes complètement fermées vues et entendues sur TV5 Monde et France Inter.
Nantie du billet retiré sur une machine, je demande comment rejoindre la gare de Lyon ? La première employée me dit de prendre le RER jusqu’à la gare du Nord et après un taxi. Avec mon gros bagage ? La seconde m’indique les bus qui font la navette entre Roissy et Orly via la gare de Lyon et la gare Montparnasse. Départ Terminal 2F.
Me voilà repartie le long des couloirs jusqu’à l’endroit du départ des bus. Effectivement il existe des navettes. Il suffisait de le savoir ! Arrivée à Grenoble à 17h44. Froid et nuit noire. Je suis en France.

Au revoir, en compagnie de Thu Ha, Yen et Tu Linh

Je les connues en 2011 lorsqu’elles étaient étudiantes dans la même classe d’excellence. Elles sont maintenant professeures : Thu Ha en français LV2, Yen et Tu Linh en 1ère année LV1. Tu Linh était en congé de maternité au 1er semestre après la naissance de son deuxième enfant, un garçon.
Nous avons dîné ensemble un samedi soir de décembre et évoqué bien des souvenirs !Autour de la table de gauche à droite, Canh Linh, Bich, Xuân, Viet Quang et Thu Ha