Riz noir de Anna Moï

Riz noir de Anna Moi

Bien des années après les faits, survenus au printemps 1968 au Sud-Vietnam, Anna Moï s’inspire de l’histoire vraie de deux lycéennes de Saïgon, engagées contre le régime corrompu de Nguyễn Văn Thiệu, président de la République du Sud-Vietnam de 1965 à 1975.

Le récit est construit en quatre parties : I. La capture II. L’enfance III. L’année du singe IV. Au bagne.

« La capture » s’ouvre sur les impressions de Tan, lors de sa première nuit au bagne de Poulo Condor, le 30 janvier 1969. Le bruissement de l’océan Pacifique et celui du vent dans les cimes des noyers de cajou.  Le parfum doucereux des fruits mûrs des anacardiers et la pestilence des latrines qui empêche de s’endormir. Après s’être réchauffée contre le dos de sa sœur, Tan s’allonge sous les vingt barreaux de la cage à tigre.

Cages à tigre, au musée local de Côn Dao
Cages à tigre, au musée local de Côn Dao

Les deux jeunes filles viennent d’être transférées au camp de la Mer de la Prospérité : la pancarte flambant neuve évoque un club de vacances et tranche avec les rangées de cages, le chemin de ronde, les vigiles. Premier repas, des bols de riz noir posés par terre dans le corridor. Ce « riz noir » qui donne son nom au roman est en fait du riz blanc recouvert de mouches à merde. La faim est trop vive pour faire la fine bouche. Le silence est de rigueur et les interrogatoires deux fois par jour, quelquefois la nuit, cassent le sommeil.
Les tortionnaires sont des fonctionnaires, des gens ordinaires, qui rentrent chez eux après les heures de bureau. Tan se demande ce qu’ils disent le soir, à leur femme et leurs enfants. Qu’ils ont suspendu au plafond une jeune fille de 15 ans par un seul bras, pour qu’elle avoue avoir posé des bombes, qu’elle s’est évanouie et qu’ils l’ont traînée dans sa cellule ?

Poulo Condor, au Sud-Est de la Cochinchine
Poulo Condor, au Sud-Est de la Cochinchine

« L’enfance » interrompt la dureté du récit par une évocation de l’enfance. Celle de la mère d’abord -Van – marchande ambulante dès l’âge de six ans, mariée à un fils de paysan avec qui elle vend des bols de soupe au marché flottant de Cai Be. « En une matinée, Van et son mari parviennent à servir, en haute saison, deux cents bols de soupe hu tien. » Le couple peut « acheter une deuxième barque pour sillonner à deux les flots parfois agités. » Alors que Van vient de mettre au monde sa deuxième fille, un accident précipite son mari dans les eaux du Mékong où il meurt broyé par les bateaux.

Le marché de Cai Be
Le marché de Cai Be

Pendant ses grossesses, Van a appris à obtenir de la soie laquée à partir des fruits du mac nua. Elle est devenue une experte et décide de se lancer dans la production et la commercialisation d’une soie de qualité, au « noir absolu ». Le succès est au rendez-vous, les commandes affluent du sud et du nord. En 1954, au lendemain des accords de Genève, elle possède deux terrains à Cholon et une maison à mi-chemin du marché de An Dông où se situe sa boutique et l’école française de Cholon.
Anna Moï, styliste avant de devenir écrivaine, décrit avec précision le processus de fabrication de la soir laquée dans de belles pages à tonalité documentaire.
Un jour de pluie 1962, année des dix ans de Tan, sa mère Van se présente à la Villa des Bougainvilliers, réputée pour le cours privé dirigé par les deux sœurs Suong. Elle souhaite y inscrire ses filles et assurer leur avenir, tant la mention « cours Suong » sur un CV est un passeport pour la réussite. Mais Van se heurte à un refus : ses filles n’appartiennent pas à une famille suffisamment prestigieuse. Les rafales de vent et de pluie la contraignent à attendre, dehors. Elle est trempée et Phuong Suong l’invite à rentrer : « Vos vêtements sont trempés. » Miracle ! Elle a changé d’avis et accepte de prendre les filles de Van à l’essai. Chaque début de mois, habillée d’un ao-zaï, elle remet « aux préceptrices une enveloppe parfumée contenant les honoraires, et glissée dans un panier garni des fruits les plus odorants, caramboles, goyaves ou oranges amères. »

Le palais

Lors d’une réception au palais, la femme du Premier ministre, madame Ngô Dinh Nhu, surnommée la Dragon Lady par un magazine américain, s’émerveille des pantalons en My-A portés par les sœurs Suong. De la vraie soie laquée de Chau Doc! Van est convoquée au palais, s’y rend avec ses filles. C’est le début de sa fortune car toutes les femmes de la bonne société commandent des vêtements en soie laquée. Van est contente bien sûr, mais elle n’éclate pas de joie, car la famille des Ngo Dinh sont de trafiquants d’opium. Bientôt elle « peut s’acheter une maison à étage avec un escalier et un toit. »

En juin 1963, des processions bouddhistes silencieuses, à Huê et Saïgon,  déstabilisent « la dictature catholique des Ngô Dinh. » Huit religieux sont tués par l’armée à Huê. Le 11 juin, une foule nombreuse défile au son du gong géant. Il fait une chaleur extrême quand le Vénérable Thic Quang Duc s’immole par le feu dans un carrefour de Saïgon. Van et ses filles sont présentes, sur le bitume en fusion. Pour Tan, c’est la fin de l’enfance.

Immolation de Thic Quang Duc, le 11 juin 1963
Immolation de Thic Quang Duc, le 11 juin 1963

Novembre 1963, le président Ngô Dinh Diem et son frère Ngô Dinh Nhu sont assassinés lors d’un coup d’Etat. Suit une période agitée de 1964 à 1967. Coups d’Etat. Immolations de bonzes. « Des lycéens et étudiants deviennent bouddhistes, ou bouddhistes et communistes. » Les filles de Van vont au lycée Marie Curie où les cours ont lieu en français.
« L’année du singe » a commencé le 1er février en cette année 1968. Pour le Têt, moment de trêve et de fête familiale, Van a organisé – comme chaque année – une cérémonie fasteuse dans la belle maison de la rue Nguyen Trai. « Aucune négligence dans la recherche du Bonheur et de la Prospérité ne pourra nous être reprochée en cette veille d’année du Singe. » Mais dans la nuit, la vie bascule. La guerre a pénétré à Saïgon, réputée imprenable. Des bombes explosent à proximité, endommageant la maison. On amoncèle des sacs de sable contre les fenêtres pour amortir les secousses des tirs de roquettes. « Nous sommes ensablés vivants. » C’est le couvre-feu.

Le 1er février 1968, un général sud-vietnamien abat de sang-froid un combattant communiste
Le 1er février 1968, un général sud-vietnamien abat de sang-froid un combattant communiste, un vietcong. Une photo qui fera le tour du monde  et éveillera les consciences sur la guerre du Vietnam

Le cercle familial composé de cinq femmes – la mère, ses deux filles, la grand-mère paternelle et Miên, la petite bonne – s’est élargi à deux hommes : le cousin Long qui a dû quitter le village natal pour un sombre motif et l’oncle Ba dont Tan découvre rapidement la véritable identité. Nguyen Duc Minh est un leader étudiant catholique, ancien interne en médecine, considéré comme dangereux par le Journal du peuple – en fait celui de la bourgeoisie. « Tant de gens meurent. Ai-je le droit de vivre ? » Tao est en veille lors de cette « attente forcée entre les murs aveuglants. » Le confinement lui pèse. Quinze  jours déjà depuis le lancement de l’offensive. Mais cette troisième partie se termine sur une note poétique, un moment d’intimité, de bonheur : l’écoute du concerto de Sibelius en compagnie de Minh lors d’une soirée éclairée par la lune.

«  Au bagne » nous transporte abruptement loin de cette nuit d’oubli. Retour au bagne de Poulo Condor, un an plus tard, année du Coq. Tan est allongée sur « le moignon » de Phuong. « Blessée par un éclat d’obus, Phuong a sectionné son bras à moitié disloqué avec sa baïonnette. » Elle ne se plaint pas. Son corps est aussi marqué par la cicatrice boursouflée d’une césarienne, pratiquée dans un tunnel de Cu Chi, avec les moyens du bord. Où est son enfant, dont elle ne parle jamais ? « Quand c’est possible, les bébés des combattantes du Sud sont acheminés vers le Nord, où ils sont recueillis par les familles d’accueil. » Deux bébés pleurent à l’infirmerie où ils sont enfermés avec leurs mères. « Libérez les bébés ! » Le cri s’élève de toutes les cages bientôt aspergées de chaux. « La poudre pénètre les yeux, les narines, la gorge. » mais les femmes ne cèdent pas. « Libérez les bébés ! » Les peaux brûlent, pèlent. Mais le quatrième jour, les femmes et les bébés sortent de l’infirmerie. » Victoire !  Et puis, « la chaux présente un avantage, elle tue les punaises. »

Au bagne

Retour en arrière. Le four à chaux a été construit en 1862, deux ans après la colonisation française. Ironie du sort, Tan s’était intéressée à l’île aux Courges – traduction des termes malais Pu Lao Kundur – pour un exposé sur « Saint-Saëns et l’orientalisme », un an avant son arrestation. Elle avait alors découvert que le célèbre musicien y avait séjourné un mois en 1895 pour rendre visite à son ami, M. Jaquet, directeur du bagne.
Description de la cage, des vingt barreaux qui surplombent les têtes des quatre prisonnières. Certains servent de corde à linge, d’autres sont le territoire des punaises. « Les murs sont striés de traînées rouges ou marron : la couleur du sang frais ou séché. » Aux murs, des graffitis tracés par les précédents occupants depuis un siècle. » La force, je la puise dans ce palimpseste écrit par des milliers de captifs au fil de la solitude. » Et dans les exercices de gymnastique quotidiens.
Après quatre mois d’incarcération, le froid cède le pas à la chaleur. La soif devient la première préoccupation. « L’ultime châtiment est la privation d’eau. » Au fil du temps, les couleurs s’émoussent. Tao dessine un quadrillage au mur. Nu, la quatrième prisonnière raconte son enfance dévastée par sa marâtre, jalouse de sa peau trop blanche. Tao veut savoir qui les a dénoncées. Quelqu’un de leur maison ? Le cousin Long ? La petite bonne ?
Un jour, Tao s’évanouit. Le docteur Tuan, un prisonnier politique, comme elles, fait transférer Tao à l’infirmerie et décide que Tan sera son aide-soignante. Les deux sœurs  sont seules à l’infirmerie. Grâce au docteur Tuan, elles peuvent suivre l’évolution de la guerre. Nixon, le nouveau président des Etats-Unis organise le retrait des troupes américaines et inflige au Nord des « orages d’acier. » Le massacre de My Lai, resté secret depuis un an, est révélé dans la presse internationale. Une nouvelle malade est amenée à l’infirmerie, la chanteuse Tham Thuy Hong, naguère célèbre pour sa beauté mais à demi défigurée au vitriol, sur ordre du général K, le puissant amant qu’elle avait osé tromper. Et maintenant exilée à Poulo Condor, où un cancer la ronge.

Le massacre de Mỹ Lai, 16 mars 1968 : entre 347 et 504 morts civils
Le massacre de Mỹ Lai, 16 mars 1968 : entre 347 et 504 morts civils

Les sœurs sont renvoyées vers la cage A1. Après quelques mois de confort relatif, elles sont accablées par le désespoir. Elles rêvent d’assassiner le geôlier Nam qui – contrairement aux autres gardiens – reste inflexible malgré six mois de cohabitation. Pourtant, un jour, il leur demande si elles veulent du thé sucré !
« Année du Chien, sixième mois. » Juillet 1970. Quatre sénateurs américains visitent le bagne. Suit un article dans Life : « Comment ils ont déterré les cages à tigre. »
Trois mois plus tard, Tan est libérée en échange d’un pilote américain « touché par des tirs de DCA après un largage d’herbicide. » Son internement aura duré vingt-deux mois dont dix-huit dans les cages à tigre. C’est seulement à la fin du récit qu’on apprend la raison de l’arrestation de Tan : « J’ai voulu plastiquer le Quartier général de la police et détruire l’homme qui a tiré sur Minh, à bout portant, devant la télévision. » Douleur aiguë de la jeune fille qui n’a « jamais fait le deuil de Minh. »
Dernières phrases du roman :
« Quand j’aurai quitté cet endroit, je n’oublierai pas le parfum vacillant des fruits mûrs des anacardiers à la limite de la pourriture.
Des miasmes de ma chair sont restés ici, les traces de mes ongles, des gouttes de mon sang menstruel. Et pourtant, en dépit de tout cela, je suis déjà nostalgique de cet endroit de sable blanc et de murs noirs, où une partie de mon adolescence a été séquestrée. »

« Riz noir » est le premier roman d’Anna Moï, écrit en français, comme toute son œuvre. L’écriture est sobre, documentaire, parfois poétique. Aucune complaisance dans la souffrance. Une description quasi clinique du bagne. De nombreuses pages donnent une vision précise des coutumes et de la vie des Vietnamien.ne.s, du contexte politique et des inégalités de classe entre Vietnamiens. On y reconnaît le goût d’Anna Moï – ancienne styliste – pour les étoffes, leur fabrication, leur coloration, les motifs dessinés. On y décèle aussi la pudeur asiatique dans l’évocation de l’idylle avec Minh. « Il faudra du temps pour comprendre de nouveau le monde des vivants et des héros. »

Récit terrible et admirable.
R.H. Avril 2021
Gallimard 2004 / Folio

Retour