Saïgon la Rouge de Jacques de Miribel

Une page mal connue de la Seconde Guerre mondiale

Jacques de Miribel - Saïgon la Rouge - Jacques de Miribel
Jacques de Miribel

Jacques de Miribel est né en Indochine en 1943 dans une famille française installée dans la « belle colonie » depuis la fin du 19ème siècle et devenue prospère grâce au commerce du riz. Sa grand-mère paternelle était vietnamienne. Il a quitté son pays à l’âge de seize ans, en 1959, cinq ans après Dien Bien Phu. Agrégé de lettres modernes, il publie son premier roman Saïgon la rouge, à 68 ans, en 2011 aux éditions de La Table ronde.

« Dans l’aube encore blanche, elle scrutait la terre humide qui allait l’engloutir. Blottie derrière ses paupières qui formaient deux minces meurtrières, elle ignorait la rumeur des voix, le bruit des pas cadencés et les ordres lancés comme des aboiements. »
Ainsi commence Saïgon la Rouge, par la description, en une page sobre et sensible, de l’exécution de Nguyen Thi Minh Khai, le 25 avril 1941. « Fusillée pour l’exemple, la rebelle allait devenir un symbole. Tous ses actes et toutes ses paroles seraient magnifiés dans les réunions clandestines. »

Nguyen-Thi-Minh-Khai

I. 1941-1943

Treize années après les faits, alors que Dien-Bien-Phu vient de tomber, le narrateur exprime le choc ressenti ce jour-là, devant ce qu’il considère, non « comme un acte de justice mais un rituel absurde » pour écraser la révolte et faire régner l’ordre de la peur afin que les colons puissent dormir tranquilles.
Saïgon 1941, l’amiral Decoux et l’administration française veillent au respect de la politique de collaboration initiée et dirigée par le maréchal Pétain. Malaise du narrateur-commissaire de police qui se rend au grand marché de Saïgon pour se mêler à la foule, y manger un bol de soupe et « se donner une chance d’être plus humain. »

Jacques de Miribel - Saigon la Rouge - La Révolution nationale à Saigon. Affiche sur le chevet de la cathédrale
La Révolution nationale à Saïgon.
Affiche sur le chevet de la cathédrale

Là, il est témoin de l’arrestation d’une jeune femme distribuant des tracts, par des policiers du commissariat central. Motifs de l’arrestation de Phung : avoir distribué des tracts contre l’exécution de Nguyen Thi Minh Khai, avoir fait la classe en tenue traditionnelle et avoir un ami trotskiste. Pour que ses nuits ne soient pas peuplées de cauchemars », il la libère.
« Midi. L’heure du Continental. Le Tout-Saïgon y cultivait chaque jour son penchant pour l’ostentation. » Le commissaire y attend son ami Georges quand arrive, au milieu des exclamations, Matsushita, « honorable homme d’affaires japonais ».

Jacques de Miribel - Saigon la Rouge - Hôtel Continental à Saïgon
Hôtel Continental à Saïgon

Le lendemain, le commissaire doit se justifier auprès de son supérieur pour avoir laisser partir une communiste. Commence une période de double jeu, où le commissaire prend ses distances avec la petite élite coloniale, arrogante et brutale, méprisante à l’égard de la culture asiatique. Sa détermination à protéger la jeune Phung le conduit vers les quartiers populaires de Gia Dinh et Binh Thai, lieu des échoppes et des petits ateliers, lieu où couve la révolte anticolonialiste, où se structure le Viet Cong. Saïgon la Rouge.
25 juillet 1941 – « Le gouvernement français a accordé au Japon des facilités militaires dans le sud de l’Indochine. »
Le récit est ponctué de dates historiques qui servent de cadre à l’intrigue. Le commissaire s’est engagé dans « la dissidence gaulliste » et refuse d’adhérer à la pétainiste Légion des combattants.
Clara son épouse s’en inquiète : « Serais-tu devenu… un gaulliste ? » Mais la situation devient trop dangereuse, des officiers gaullistes ont été arrêtés et enfermés à Hanoï. Le commissaire finit par adhérer à la Légion des combattants pour retrouver sa liberté. Il est officiellement chargé d’enquêter sur les actions de Matsushita auprès des enseignants nationalistes et en profite pour reprendre son enquête sur Phung. Il arrive à la rencontrer à de rares occasions dans l’atelier de laqueur de son père dont il admire le travail. Un jour de la fin décembre 1942, Phung prévient le commissaire qu’un attentat visant la police française aura lieu la semaine suivante au marché. Qu’il évite d’y aller.
On le devine, une histoire d’amour est née entre l’insaisissable Phung et le commissaire. Le récit entrecroise les actions dans une sorte de jeu du chat et de la souris entre Français pétainistes, Français gaullistes, Japonais des affaires et de la police, Vietnamiens servant l’administration française, proches des Japonais, ou « rebelles » du Viet Cong.

Jacques de Miribel - Saigon la Rouge - Les troupes japonaises entrent à Saigon en 1941
Les troupes japonaises entrent à Saïgon en 1941

 II. 1944-1945

Printemps 1944 – Les Allemands sont en grande difficulté sur le front de l’Est, les Alliés ont conquis l’Afrique du Nord et la moitié de l’Italie. Au Continental, Matsushita craint un second débarquement en Europe. « Un jour, le Japon se retrouvera seul. »
6 juin 1944 – Le débarquement en Normandie suscite la prudence des fidèles du Maréchal quand « les nouveaux gaullistes » applaudissent le « D Day ».
Le commissaire continue à rencontrer Phung et son père clandestinement. Dans un des billets qu’elle lui adresse, cette phrase : « Maintenant que votre pays se bat pour retrouver sa liberté, vous savez ce que nous pouvons éprouver. »
Fin 1944 – Les bombardements alliés touchent le nord et le centre du pays. Une nuit de pleine lune et les nuits suivantes, c’est au tour de Saïgon. Les bombes font de nombreux dégâts dans les quartiers populaires, proches de la gare et du marché. Mais l’ordre règne à Saïgon où le gouverneur général réunit un tribunal militaire qui décide en deux jours de « cinq condamnations à mort, dix condamnations au bagne, de cinq à quinze ans, ainsi qu’une douzaine de peines de prison de durée variable. Vingt-sept condamnations en vingt heures. Et un seul acquittement, qui prouvait clairement l’impartialité de cette cour de justice. »

- Saigon, le marché central
Saïgon, le marché central

Parachutage dans la jungle le soir du réveillon. Clara s’inquiète du retard de son mari. Changement de décor, le jeune couple s’élance sur la piste de danse « où tourbillonnent les vestes blanches et les longues robes de soie colorée. »
De nouveaux bombardements suscitent la riposte des Japonais qui attaquent les casernes et les commissariats français et font des prisonniers. Le commissaire est interrogé par la Kempetai – la Gestapo japonaise – sur le parachutage du 31 décembre. Les coups pleuvent. Les prisonniers français sont enfermés dans des cages en bois et soumis à de nouvelles brimades et de nouveaux coups. Puis ils sont transférés dans une caserne proche du Jardin botanique. Les Japonais continuent à tenir la ville. L’état des prisonniers se dégrade. Le bruit court qu’ils vont être transférés, au terme d’une longue marche dont certains ne sortiront pas vivants, dans un camp de concentration.
Les bombes larguées sur Hiroshima et Nagasaki suscitent un espoir chez les prisonniers. En vain.
Mais deux jours après, le 15 août 1945, le colonel Mazura informe ses soldats puis les prisonniers que « l’Empereur avait décidé d’offrir la paix au monde et d’arrêter le massacre des innocents. » Traduction de l’euphémisme : le Japon capitule.
La guerre est terminée en Indochine mais les prisonniers doivent attendre l’arrivée des troupes alliées pour être libérés, un mois plus tard, le 13 septembre. Lorsque le drapeau français est hissé devant l’Hôtel de Ville, les colons français crient « Vive la France ! »
C’est oublier que le Viet-Minh est présent et réclame l’Indépendance proclamée par Ho-Chi-Minh, le 2 septembre à Hanoï. Des violences secouent Saïgon.

Le magasin Aux Nouveautés Catinat est pavoisé  des drapeaux français, anglais et américain
Le magasin Aux Nouveautés Catinat est pavoisé des drapeaux français, anglais et américain

C’est le début de la guerre d’Indochine qui se terminera pas la défaite de Dien-Bien-Phu le 7 mai 1954.
Le narrateur est rentré en France fin 1946. « J’ai changé de métier, changé de vie. Je ne suis jamais retourné là-bas. Mais je n’ai rien oublié. »

L’intérêt majeur du roman est d’inscrire une destinée individuelle dans l’Histoire, celle de la seconde guerre mondiale au Vietnam, à Saïgon notamment.
Grâce à ce livre, beaucoup de lectrices et de lecteurs découvriront la situation compliquée du Vietnam partagé entre l’administration française et les colons majoritairement pétainistes, les alliés japonais de la France et leurs affiliés vietnamiens, les rebelles vietnamiens du Viet-Cong, les gaullistes minoritaires mais agissant pour la Libération de l’Indochine. Une Indochine française évidemment. Mais c’est sans compter la volonté d’indépendance des Vietnamien.ne. s.
Le personnage du commissaire de police gaulliste, jamais nommé, s’exprime à la première personne, choix narratif qui favorise la proximité avec les évènements. A ses côtés, nous pénétrons dans les lieux du pouvoir ou de la rébellion. Des personnages prennent forme et à travers eux un éclairage insolite sur la période de la collaboration dans une ancienne colonie française.

Régine Hausermann
12 août 2021
Jacques de Miribel - Saigon la Rouge - Couverture

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