Terre des oublis de Duong Thu Huong

Jaquette terre des oublis

 

Terre des oublis de Duong Thu Huong née en 1947

Inédit au Vietnam. Publié en France en 2005 par Phan Huy Duong .
Editions Sabine Wespieser, 790 pages

 

« Une pluie étrange s’abat sur la terre en plein mois de juin ». La première phrase du roman donne la tonalité de cette brusque irruption du drame dans la vie de Mien, jeune femme vivant au Hameau de la Montagne, situé sur les hauts plateaux du Centre, mère d’un petit garçon, né d’un second mariage et épouse amoureuse d’un homme robuste et aimant qui a réussi dans les plantations de caféiers et de théiers.

 

caféiers
Caféiers sur les hauts plateaux

 

Ce jour-là, un attroupement inhabituel s’est formé devant la maison de Mien, à son retour de la forêt où elle était allée chercher du miel avec d’autres femmes.
Bôn, son premier mari, épousé lorsqu’elle avait 17 ans, parti à la guerre très vite après leur mariage quatorze ans plus tôt, vient de faire sa réapparition après avoir été donné pour mort voilà douze ans. Le héros de la patrie réclame sa femme. Et la communauté, par la voix des représentants locaux de l’État et du Parti y sont favorables.
Mien est libre de choisir. Mais comment aller contre le point de vue dominant qui est d’honorer le martyr, le héros de la patrie. Mien est piégée. Elle quitte sa belle maison confortable, son fils, sa vie aisée, pour habiter la bicoque sale et puante, d’un homme délabré par la maladie, dont l’haleine empeste…mais rongé par le désir de sa femme si belle, dont il a tant rêvé pendant les années de guerre et d’exil.
Bôn dont la santé est faible, se retrouve anéanti, impuissant devant le silence et l’immobilité de Mien, impuissant à engendrer un fils. Ses assauts quotidiens se soldent par des échecs répétés, obsédants, au point d’affecter sa raison.
Hoan, le deuxième mari s’efface. Il s’exile dans sa ville natale où il vit avec ses sœurs, continuant à prospérer dans le commerce, mais anéanti par la douleur et les frustrations. Il a laissé à Mien la jouissance de leur maison afin qu’elle puisse y voir son fils, confié à une parente, qu’elle puisse compter sur l’aide du vieux Lu, l’intendant de la maison, qu’elle ne manque de rien, ni elle ni Bôn, complètement démuni et incapable de travailler.
Mien vit un enfer, nuit après nuit, jusqu’au jour où elle ne supportera plus la situation, où elle décidera de quitter Bôn, sans d’ailleurs que le village trouve sa décision immorale.
Ce sera alors le début d’une possible reconstruction.

 

Séchage du café
Séchage du café sur les hauts plateaux

 

● Un roman poignant, plus encore que les précédents, qui tient éveillé.
Comme les autres romans de Duong Thu Huong, Terre des oublis nous plonge dans la vérité des personnages, par des trouées narratives dans le récit et de très nombreux monologues intérieurs signalés par l’italique. Mais plus que Histoire d’amour racontée avant l’aube ou les Paradis aveugles, il fait revivre tout un monde autour des trois personnages principaux, toute une époque, toute la « comédie humaine ». Il atteint une dimension universelle.
Fidèle à son esthétique Duong Thu Huong, nous promène d’un chapitre à l’autre, d’un personnage à l’autre, d’un lieu à l’autre, d’une époque à l’autre, au gré du hasard et de la nécessité : esthétique qui rejoint l’éthique dans la mesure où ce sont bien le hasard et la nécessité qui conduisent nos vies, si peu la liberté.
C’est ainsi que l’on découvre la jeunesse difficile de Mien et Bôn, leurs amours adolescentes, leur mariage fugitif, les terribles années de guerre et d’errance de Bôn, son séjour dans un village laotien perdu.
C’est ainsi que l’on assiste à la rencontre de Hoan et Mien sur les collines de caféiers, qu’on voit leur amour éclore, grandir, qu’on suit leur ascension sociale, leur bonheur conjugal fortifié par la naissance d’un enfant, en contrepoint des autres récits passés et du récit présent.
Plongée dans la jeunesse de Hoan, fils d’un instituteur respecté et d’une commerçante aisée, étudiant brillant et promis à un bel avenir mais piégé par une fille vénale et sa mère et contraint de se marier. Divorce obtenu au terme d’un bras de fer pendant lequel Hoan avait décidé de vivre seul dans une paillotte sur la plage vers Dong Hoi, sa ville natale.
Plongée dans l’enfer vécu par Hoan à la suite du retour de Bôn car tout ce qui constituait son bonheur lui est repris. Malgré son aisance matérielle, sa vie affective est misérable et le recours à des amours tarifées nous fait découvrir d’autres aspects de la misère et de la corruption.
Le récit de l’attaque de l’unité de Bôn sur la colline 327, dont il se retrouve le seul rescapé, constitue un ensemble de pages bouleversantes, d’autant qu’elles sont écrites du point de vue de Bôn et que sa voix résonne à notre oreille.
Bôn traînant son ami le « sergent », mort, à travers la jungle pendant des jours, tentant désespérément de le disputer aux vautours, guetté par la folie. Son arrivée dans un village laotien, à bout de force, où il partage la vie d’une jeune femme sourde et muette pendant quelques années, son besoin irrépressible de retrouver Mien…
Or ce récit survient vers la page 347, au milieu du récit, à un moment où l’attitude de Bôn nous paraissait absurde, cruelle pour Mien ; où même son ami Xa ne le comprenait plus, lui conseillait de partir, de se trouver une autre femme. Nous sommes alors désorientés et prenons nettement conscience que les trois protagonistes sont trois victimes de la guerre et des lois sociales.

Une œuvre forte. Les voix de Hoan, Bôn et Mien continuent à résonner bien après la lecture.
Le roman était inscrit sur la liste du Fémina étranger 2006.
> Il a obtenu en mai 2007 le Grand prix des lectrices de Elle.
> Entretien avec le traducteur Phan Huy Duong sur eurasie.net
> Le Monde des livres du 1.02.06 et sur medias.lemonde.fr

 

Collines de théiers
Collines de théiers

 

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