Kim Lefèvre

La métisse blanche
Née fille, bâtarde et métisse, un triple handicap

Kim Lefèvre est décédée en ce début août 2021, à l’âge de 86 ans. La lecture de l’avis de décès publié dans le Monde le 11 août nous a émue, nous qui avions été si impressionnée par la lecture de Métisse blanche il y a une dizaine d’années, lors d’une mission au Vietnam, pays que nous aimons.

Guillaume Lefèvre et Gérard Chaland
annoncent le décès de
Kim Thu LEFÈVRE
Romancière
Elle est l’auteur de Métisse blanche, traduit en vietnamien et en anglais (USA)

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Kim Lefèvre est née en 1935 à Hanoï au Vietnam, d’une mère Tonkinoise et d’un père militaire français qui l’abandonne avant sa naissance et qu’elle ne connaîtra jamais.
Elle vit jusqu’à l’âge de vingt ans au Vietnam, dans un pays colonisé et en guerre : Seconde Guerre mondiale d’abord (Cf. Saïgon la Rouge) puis guerre d’Indochine, guerre de libération des Vietnamiens contre l’occupant français.
A l’âge de cinq ans, elle est abandonnée par sa mère, dans un orphelinat réservé aux enfants de femmes vietnamiennes et de soldats français. C’est là qu’elle apprend le français et que l’usage du vietnamien lui est interdit.
Lorsque sa mère la reprend chez elle, à la campagne, elle oublie totalement le français. Les déplacements sont incessants dans le Vietnam en guerre et la petite fille est déscolarisée. Consciente que le seul moyen de s’en sortir pour une enfant métisse, c’est l’éducation et la maîtrise du français, sa mère la scolarise à nouveau – vers l’âge de dix ans – dans un établissement français prestigieux Le Couvent des Oiseaux à Dalat.

Le Couvent des Oiseaux à Dalat
Le Couvent des Oiseaux à Dalat

L’établissement a ouvert dix ans plus tôt, à l’initiative de l’impératrice Nam Phuong – épouse de Bao Dai – qui avait gardé un bon souvenir du pensionnat parisien de la rue de Ponthieu – Le Couvent des Oiseaux – où elle avait fait ses études. Le pensionnat de Dalat connut un grand succès auprès des filles de fonctionnaires et de colons français aisés mais aussi des grandes familles vietnamiennes, laotiennes ou cambodgiennes. Il dispensait un enseignement en français, jusqu’au bac, pour l’élite féminine indochinoise.
Métisse blanche offre une description très précise du site et de son fonctionnement : 
«  Nous vivions en  pleine nature, dans un cadre magnifique, loin des rumeurs du monde réel qui venait mourir au pied du parc. »
« L’établissement dispensait un enseignement allant de la sixième à la classe de philosophie. Nous étions environ trois cents élèves, réparties en trois groupes autonomes, chacun ayant son lieu de vie, ses horaires propres. Les plus jeunes – de la sixième à la quatrième – vivaient en petites équipes. Celles de troisième, qui avaient environ quatorze ans, l’âge ingrat comme on dit, étaient organisées en formations restreintes de six personnes dénommées « familles », chacune d’elles obéissant à une « mère de famille » élue à l’unanimité. Les élèves de seconde et de première fonctionnaient en grandes équipes d’une douzaine de membres sous la responsabilité d’un chef, élu également. Quant aux « philosophes », comme on les nommait, elles étaient jugées assez sages pour vivre sans structure rigides, à la manière des étudiantes qu’elles seraient demain. »

Photo de classe du Couvent des Oiseaux à Dalat en 1955
Photo de classe du Couvent des Oiseaux à Dalat en 1955

En 1955, Kim Lefèvre obtient une bourse et quitte sa terre natale pour faire des études de lettres à la Sorbonne à Paris. Son adaptation est assez aisée parce qu’elle parle français et qu’elle fréquente essentiellement des étudiants.
Lorsqu’elle se marie avec un Français, elle change de milieu, mais n’éprouve pas de difficultés particulières puisqu’elle était « en quelque sorte une intellectuelle ».

La Sorbonne dans les années 50
La Sorbonne dans les années 50

Elle devient comédienne, traductrice, romancière. Elle a notamment traduit en français Nguyên Huy Thiêp – décédé en mars dernier – et Duong Thu Huong.
En 1989, date de la publication de Métisse blanche – le récit autobiographique de ses années au Vietnam -, elle se rapproche de son pays qu’elle avait délibérément tenu à distance. Elle retourne au Vietnam et publie son deuxième ouvrage autobiographique – Retour à la saison des pluies – en 1990.
Suivent jusqu’en 2006  six traductions et deux romans dont les personnages centraux sont des femmes, l’une Mexicaine, l’autre Vietnamienne, prises dans le même piège : l’amour pour le soldat étranger qui colonise leurs terres.

Les auteurs et autrices traduits par Kim Lefèvre
« La littérature vietnamienne en France est encore confidentielle, comparativement à la japonaise et à la chinoise. »

Nguyên Huy Thiêp (1950-2021) et Duong Thu Huong (née en 1947), les deux premiers écrivains traduits par Kim Lefèvre ont vécu la guerre qui imprègnent leur œuvre.
Le recueil de nouvelles de Nguyên Huy Thiêp – Un général à la retraite – publié aux Editions de l’Aube en 1990, trois ans après la publication au Vietnam a connu un vif succès.
Duong Thu Huong qui vit et écrit en France depuis 2006 a vu toute son œuvre traduite en français.
Terre des oublis publié par Sabine Wespieser était inscrit sur la liste du prix Femina étranger 2006 et a obtenu le Grand prix des lectrices du magazine Elle, en mai 2007.
Les jeunes auteurs qui leur succèdent abordent des sujets d’ordre plus intime.
Quand on est jeune, recueil de nouvelles de Phan Thi Vang Anh (née en 1968) traduit et publié en 1996 aux Editions Philippe Picquier.
Les difficultés particulières de la traduction du vietnamien au français
Elles tiennent principalement dans l’emploi des temps car contrairement au français, le vietnamien n’a pas de conjugaison. Le traducteur doit donc être à l’affût d’adverbes et expressions temporelles comme hier, aujourd’hui, l’année dernière qui lui permettront de situer l’action et de choisir le temps français adéquat. Lorsque les indices temporels manquent, la responsabilité de la traductrice/du traducteur est engagée mais sa liberté est grande.   
Œuvres traduites :
Duong Thu Huong : Histoire d’amour racontée avant l’aube, Editions de l’Aube, 1986
Nguyen Huy Thiep : Un général à la retraite, Editions de l’Aube, 1990
Nguyen Huy Thiep : Le Cœur du tigre, Editions de l’Aube, 1995
Phan Thi Vang Anh : Quand on est jeune, Editions Philippe Picquier, 1996
Nguyen Huy Thiep : La Vengeance du loup, Editions de l’Aube, 1997
Nguyen Huy Thiep : Conte d’amour un soir de pluie, Editions de l’Aube, 1999
Nguyen Huy Thiep : L’Or et le feu , Editions de l’Aube, 2002

Œuvres de Kim Lefèvre
Autobiographies
Métisse blanche, Paris, Bernard Barrault, 1989 (J’ai Lu, 1990)
Retour à la saison des pluies, Paris, Bernard Barrault, 1990 (La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 1995)
Romans
Moi, Marina la Malinche, 1994 (Phébus, 2007)
Mêlée malgré elle à cette tragédie de la colonisation du Mexique par Cortès, la Malinche était écartelée entre son amour pour Cortès et l’horreur que lui inspire sa cruauté envers les Indiens.
Les Eaux mortes du Mékong, Paris, Flammarion, 2006 (Points, 2010)
La jeune Mây, 15 ans, devine la présence de l’ennemi depuis la cave où elle se cache. De ce lieutenant français installé dans sa maison au bord du Mékong, Mây ne connaît que la voix…
Prise dans le tourbillon de la guerre d’Indochine, face aux interdits que lui impose sa culture, Mây devra choisir entre son père, veuf inconsolé, et son amour pour le soldat français.

Kim Lefèvre - biogrraphie - Les eaux mortes du Mekong - Métisse blanche

Sources :

Rebecca Baruchello, vidéo sur Facebook
2001 – Entretiens avec Kim Lefèvre par Nathalie Nguyen sur Wikiwix Archive
2010 – Entretien publié par l’APF – Assemblée parlementaire de la francophonie
apf.francophonie.org/Une-parole-francophone-Kim-Lefevre.html

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